Entretien de Mathieu Bélisle avec PERRINE LEBLANC

Y a-t-il une quête, un but, un idéal qui animent votre écriture? Autrement dit : quelque chose qui non seulement définit l’écriture d’un livre en particulier, celui, par exemple, que vous êtes en train d’écrire, mais quelque chose plus grand, ou alors quelque chose de souterrain, qui vous apparaîtrait comme le « grand » but qui anime votre travail?

Je suis une lectrice. Les auteurs sont avant tout des lecteurs. J’essaie d’écrire le livre que j’ai en tête, celui que j’ai envie de lire.

Pour vous, qu’est-ce qu’un roman réussi? Pouvez-vous me donner un exemple d’un livre que vous considérez comme un chef-d’oeuvre, qu’il s’agisse d’un modèle ou simplement d’une oeuvre que vous admirez particulièrement?

J’aime beaucoup les livres de Jean Echenoz et de Pascal Quignard. Je citerais Terrasse à Rome de Quignard. La sobriété, la rigueur, l’art de l’ellipse, la maîtrise de l’effet d’étrangeté : on n’écrit pas un livre comme on communique au quotidien. Un roman n’est pas un long courriel.

La citation de Mandelstam, placée en exergue de votre roman, m’a donné à penser : « Ne compare pas : le vivant ne se compare pas. » Faut-il voir dans cette phrase l’affirmation discrète d’un principe esthétique guidant votre travail, à savoir : la volonté d’examiner, via le roman, un « destin » véritablement individuel, qu’il serait impossible de confondre avec un autre? Ou cette phrase s’adresse-t-elle plutôt au lecteur, lui demandant de ne pas chercher dans ce roman un sens allégorique, ou un sens caché dont il s’agirait de trouver la clé, un sens qui repose toujours, implicitement, sur la nécessité de la comparaison?

Pouvons-nous mesurer la souffrance de l’autre ? La souffrance de l’autre est plus grande que la mienne, je souffre davantage que l’autre. Comment peut-on comparer les gens, les livres, les pays, les langues, les religions, les visages, les récits de vie ; la fiction avec la réalité ?

Le monde de L’Homme blanc est doublement étranger au nôtre. D’abord, il y a bien sûr le monde de la Russie soviétique, avec son histoire, sa culture et sa langue, un monde assez mal connu dans sa quotidienneté dans la mesure où les témoignages que nous en avons proviennent généralement des dissidents eux-mêmes, ou de ceux qui ont été témoins de leur terrible expérience (Chalamov, Soljenitsyne). Ensuite, il y a cette étrangeté plus fondamentale, qui est celle de la pauvreté extrême, mais plus encore de l’absence de liberté et d’espace privé, de la rareté de la culture, de la pauvreté de la pensée. Dans le monde que vous représentez, un roman comme Fahrenheit 451 a un sens très concret; il s’y applique. Pourrait-on dire, en un sens, qu’en écrivant ce roman vous avez cherché à faire l’expérience d’une étrangeté ou d’une altérité absolue?

Oui et non. J’avais besoin d’aller ailleurs pour recomposer avec les outils qui sont les miens le monde que je portais depuis des années. C’est comme ça. Ce que je réalise, tandis que je travaille à l’adaptation cinématographique de L’homme blanc, c’est que cette Russie qui m’a habitée pendant 15 ans était mon territoire intime, une sorte de portrait de mon monde intérieur assez dévasté à l’époque ; une caverne.

Je remarque – comme bien d’autres avant moi – l’extrême discrétion de votre narrateur (ou narratrice), l’absence presque totale de marques personnelles. En un sens, vous reprenez à votre compte, aussi bien dans l’écriture que dans la narration, l’image de cet « homme blanc », infiniment secret, sans voix ni visage. Votre écriture est faite de « phrases courtes, précises, claires, pleines, dans la litote » que Kolia, incidemment, « aim[e] bien. » (p. 67) Je remarque d’ailleurs que les seules véritables marques personnelles de la narration témoignent, comme l’accentuer, de cette volonté de sortie de soi. En effet, à un seul endroit dans le texte, votre narrateur parle au « tu », à propos, incidemment, d’un détail administratif, c’est-à-dire par définition tout à fait impersonnel : « Ce document, sans lequel tu ne pouvais pas circuler et t’installer à Moscou… » (p. 34) En lisant votre livre, j’ai pensé à la fameuse phrase de Pascal : « Le moi est haïssable », une phrase que l’esthétique classique pourrait faire sienne. Extrême discrétion, sobriété, refus de l’épanchement et du lyrisme : peut-on penser que vous cherchez à renouer avec une sorte de classicisme?

Je lisais beaucoup Quignard à l’époque. Terrasse à Rome était sur ma table de chevet. On connaît la grande érudition de Quignard. Il est vrai que je me méfie du lyrisme et que j’ai tout fait pour éviter la surenchère. Dans mon prochain roman la phrase est plus ample : on est près de la mer et dans la forêt, en Amérique. Les auteurs qui m’accompagnent depuis quelques mois sont tout de même assez contemporains, ce sont des écrivains dont la phrase française est rigoureuse et vivante : Quignard, Echenoz, le Michon de La grande Beune, Pierre Jourde, Yourcenar, Dany Laferrière.

Je disais plus tôt que le monde de l’Homme blanc est étranger au nôtre. Mais en même temps, je suis frappé par la présence de certains thèmes, de certaines figures qui ont marqué et marquent encore la littérature et la culture québécoises : le Nord et les grands espaces, l’expérience de la pauvreté (aussi bien matérielle que culturelle), la fascination pour le spectacle (l’humour aussi bien que le cirque). Et j’ajouterais : le goût pour une écriture et une forme dépouillées, l’admiration pour la littérature russe (on sait, par exemple, l’importance que Tchékhov a eue pour Gabrielle Roy). Avez-vous le sentiment d’écrire une oeuvre « québécoise »? Est-ce que cela signifie quelque chose pour vous?

J’ai projeté sur l’écran de la Russie le récit que j’avais en tête et cette nordicité qui, avouons-le, ne nous est pas étrangère. Dans mon prochain roman je mets en scène la Gaspésie, Montréal, New York. Est-ce que Malabourg est un roman plus québécois ou plus américain que L’homme blanc ?

Est-ce que Mémoire d’Hadrien (Rome) est un roman français ? Est-ce que Danseur (URSS, Europe de l’Ouest, New York) de Colum McCann est un roman irlandais ? Est-ce que L’équilibre du monde (Mumbai) de Rohinton Mistry est un roman canadien ? Les étiquettes…

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