Entretien de Mathieu Bélisle avec RAYMOND BOCK

Raymond Bock, permettez-moi de vous dire d’emblée qu’à mes yeux Atavismes constitue le livre majeur des dernières années parmi les auteurs de la relève littéraire québécoise. On y trouve ce qui fait le secret des grands livres : un style maîtrisé – des « styles » devrais-je plutôt dire, puisque vous adoptez, dans les treize nouvelles qui forment ce recueil, des styles, des tons, de niveaux de langue extrêmement variés, qui témoignent de l’éventail très vaste de vos possibilités d’écriture. On trouve aussi dans ce livre un véritable propos, que les nouvelles (vos « histoires »), loin d’éparpiller ou de faire éclater, se trouvent à approfondir suivant des directions variées. En un sens, dirais-je, votre livre témoigne d’une remarquable cohérence thématique, une cohérence peut-être plus forte encore que dans un roman puisque les treize histoires se trouvent à emprunter treize voies (et voix) différentes pour réfléchir aux rapports qui se tissent entre le présent et le passé – et même, dans le cas d’une nouvelle futuriste, « Effacer le tableau », entre passé, présent et avenir. On trouve enfin dans vos textes une force exceptionnelle d’évocation. Je garde le souvenir de scènes étonnantes, marquantes : un vieillard maltraité au cours d’une virée dans le Nord, un professeur d’histoire méditant sur un pont, une maison envahie par les champignons et la vermine, un père angoissé qui regarde des photos en songeant à l’avenir de son enfant, un couple qui se bagarre dans la neige pendant que sa maison brûle, et ainsi de suite.

Commençons une question générale : comment vous est venue l’idée de ce recueil? Aviez-vous, dès le départ, une idée du « propos », des « enjeux » dont vous vouliez traiter? Et puis, dans l’écriture d’une nouvelle, qu’est-ce qui s’impose à vous d’abord : est-ce une image forte, du genre de celles que je viens d’évoquer? Une voix, un personnage, une sensation?

L’idée du recueil ne m’est apparue qu’en cours d’écriture. J’avais commencé une maîtrise en création avec un projet en poésie, mais la prose de fiction s’était déjà imposée grâce à Paul Bélanger, éditeur au Noroît mais surtout lecteur essentiel, qui avait dirigé un atelier de prose que j’avais suivi au bac. J’ai eu un élan imprévu et j’ai enfilé les nouvelles l’une après l’autre, si bien que j’ai publié mon livre avant même de finir ma maîtrise, avec l’idée de revenir plus tard à la poésie. Je n’avais pas de projet d’emblée. Mais chaque nouvelle terminée déterminait par élimination ce que les autres ne devaient pas être. Une exigence de faire autre chose chaque fois, une nouvelle focalisation, un genre différent. Les propos, les idées, les enjeux mis en scène dans mes textes ne sont pas téléguidés, ils apparaissent par eux-mêmes parce qu’ils habitent celui que je crois être, un homme ambivalent, aux antipodes toujours présents. Et les nouvelles se construisent par accident. Parfois c’est la scène finale qui m’apparaît en premier, comme dans « L’appel » : j’avais imaginé un couple condamné en plein hiver à demeurer, pour survivre, tout près de leur maison en flammes; ou dans  « Carcajou », où je savais qu’un homme attaché à un arbre allait se faire démolir. Tout le défi de l’écriture était de me rendre à ces destinations, sans avoir choisi d’avance les chemins qui m’y mèneraient. Mais d’autres textes se construisent par eux-mêmes sans préméditation, et on le sent je crois dans la progression de la lecture. Je pense ici au « Ver » ou à « Effacer le tableau », par exemple. C’est là le péril de l’écriture, de s’aventurer dans le bois sans savoir si on trouvera un sentier adéquat, avec au fond de soi la force, peut-être encore ignorée, de bûcher son propre chemin si le branchage est trop dense. 

La parution d’un recueil sur les « atavismes », à une époque de vitesse, d’instantanéité et de culture du présent, me paraît très significatif. On trouve dans vos nouvelles un double mouvement, qui témoigne d’une tension remarquablement féconde. D’un côté, il y a cette envie, chez certains personnages, de liquider le passé, trop lourd, trop envahissant (comme dans « Le ver ») ou alors l’impression que le passé est une prison où les mêmes gestes, les mêmes situations, sont appelés à se répéter (comme dans « Effacer le tableau », dont la finale est d’un comique désespérant). Mais d’autre part, ce que vous montrez par votre livre, sans jamais verser dans la complaisance nostalgique, c’est à quel point le présent ne saurait se défaire du passé, ne saurait être compris sans lui, à moins de rêver d’un présent libéré, léger, sans détermination, et par là même, vidé de toute substance. N’y a-t-il pas là, à vos yeux, une sorte de « vérité » qui vaut aussi bien pour l’écrivain que pour l’individu contemporain?

Ce qui différencie le vrai du faux est parfois bien mince, et j’ai moi-même l’impression, en tant qu’homme qui se croit pourtant foncièrement honnête, d’induire tout le monde en erreur autour de moi, et moi-même très souvent. Et la littérature ne permettra jamais d’élucider les énigmes, au contraire, elle nous forcera à nous poser sans cesse de nouvelles questions. Je me sens parfois bien seul dans mon historicité, dans la conscience immédiate de mon histoire familiale, et dans l’intérêt que je porte aux autres histoires un peu plus éloignées de moi, la collective, la politique, la nationale, la culturelle, l’artistique, la sportive, l’industrielle, il y en a tant, qui sont interdépendantes il va sans dire. La présence du passé dans mes textes n’est pas accidentelle : comme le recommande Hemingway, j’écris à propos de ce que je connais, et l’histoire m’a toujours absorbé, j’ai toujours eu de l’aisance avec la quincaillerie historique, les dates, la géographie, les époques, les tournants majeurs, etc. C’est par elle que j’ai appris la politique. S’il n’y a pas de nostalgie dans mes textes, c’est que je ne crois pas que c’était donc mieux dans le bon vieux temps. L’histoire du Québec est frustrante à plusieurs égards, mais elle est aussi réjouissante par moments, et de tout temps le pire comme le meilleur s’est produit ici. Même si la tentation est parfois très forte, vouloir liquider le passé est vain, car on n’élimine pas par la même occasion ce qu’il y a en nous qui en provient. Ç’a été l’une des erreurs de la Révolution tranquille, à mon avis.

Êtes-vous sûr qu’il faut voir chez les artisans de la Révolution tranquillle un désir de liquidation du passé? Ou alors : ne peut-on pas voir aussi dans ce mouvement une tentative de réinterprétation et de réappropriation du passé, un projet de redéfinition de la mémoire collective dans un sens différent de celui qui avait jusque-là été suivi?

C’est vrai, vous faites bien de tempérer. La brisure est moins nette que ce que la découpure synthétique de l’histoire le laisse croire. Oui, on interprétait le passé avec un nouveau point de vue, comme si d’une certaine manière la parole avait attendu et attendu son moment et que soudain elle avait pu apparaître comme un élastique qui se relâche enfin. Les intellectuels de Parti pris posaient des gestes de rupture assumés. « Notre vérité, nous la créerons en créant celle d’un pays et d’un peuple encore incertains », voilà ce que le texte «Présentation» du premier numéro de 1963 réclamait : le verbe de création au futur comme au participe présent, une parole québécoise opposée aux «radotages» canadiens-français. Il y avait bel et bien une volonté de liquidation parce que l’urgence du présent obnubilait le reste. Peut-être plus radicale encore comme liquidation, il s’est opéré un changement d’identité : les Canadiens français sont devenus des Québécois. Une frontière a été officialisée par un nom. Pas étonnant qu’on ait noirci à ce point le passé immédiat. Pourtant la Révolution tranquille n’a pas été que le fait de jeunes ouvertement socialistes qui prenaient parole parce qu’elle leur était donnée alors qu’ils arrivaient à l’âge adulte au bon moment. Elle a été aussi, sinon plus, le fait de gens déjà mûrs, qui avaient vécu leur jeunesse durant la Deuxième guerre et dans la prospérité de l’après-guerre, où s’affirmait un État providence déjà à l’œuvre depuis la Crise, où le féminisme avait  regagné le droit de vote des femmes perdu sous l’Union, où le syndicalisme avait pris racine. Le Québec de ladite Grande noirceur était déjà moderne, il n’avait tout simplement pas encore percé dans l’imaginaire, car le spectacle en cours était justement celui d’un passé qu’on cherchait à garder présent, d’une religiosité de parade et de coups de mains contre les criminels de ruelle. Le regard de la Révolution tranquille sur le passé a été celui d’un nouveau célibataire : pour guérir de l’autre, il faut le désinvestir. Les défauts prennent vite toute la place.

« Le pont » est à mon avis l’une des nouvelles les plus fortes de votre recueil, celle où se trouvent résumées, condensées, les préoccupations qui animent vos personnages et vos histoires. François, un jeune professeur d’histoire, est envahi par des questions qui le dépassent – c’est le moins qu’on puisse dire – et qui portent sur l’énigme de la mémoire. Où se cachent les souvenirs? Comment se rappelle-t-on du passé? Vous écrivez : « Peut-être que les infinis détails de nos souvenirs sont là, en tout temps, en puissance, mais qu’ils ne se dévoilent qu’avec la maturité, avec l’expérience de vie, avec la somme de tout ce présent qui ne cesse, à chaque instant disparu, d’aller augmenter le passé. Il faut être mûr pour rendre justice à la mémoire ». J’ai eu souvent le sentiment en vous lisant d’entrer dans un univers étonnamment mature, aussi bien sur le plan de l’écriture que du traitement de vos personnages. Je dis « étonnament », parce que ce qui est souvent attendu des jeunes auteurs est qu’ils fassent « jeunes »; or, à vous lire, j’ai eu l’impression – et voyez-y de ma part une forme de compliment – d’entrer dans l’intimité d’une « vieille âme ». Vous reconnaissez-vous dans cette description? Et d’où vient cette fascination pour les souvenirs, pour ce qui se perd et ce qui continue?

En tant qu’homme sanguin, je trouve plutôt que je manque souvent de la sagesse des vieilles âmes! Mais c’est vrai qu’on me dit souvent de mon écriture qu’elle est mature, alors j’imagine que ça doit être le cas, même si ma pratique de la prose est assez récente. J’ai écrit exclusivement de la poésie pendant dix ans, sans parvenir à grand-chose avec ça, mais cela a certainement développé mon oreille. Quand je suis passé à la prose, ç’a déboulé tout seul.

Pour la question de la maturité de mes thèmes, je ne sais trop comment vous répondre. Je lis mes contemporains de mon âge, et je vois aussi de ces thèmes dans leurs œuvres. Mais bon, je dois admettre que le décès de mes grands-parents et le fait d’être devenu père peu après a changé ma perception des choses. En fait, m’ont donné une perception des choses. Pour un incroyant, ces événements qui ouvrent sur des questions métaphysiques peuvent être bouleversants. Ne plus être le dernier maillon d’une chaîne vous fait prendre conscience à la fois de votre insignifiance et de votre importance, et certainement vous fait voir différemment l’amour que vous portent vos propres parents. Sans doute y a-t-il là une des clés pour comprendre pourquoi, très intuitivement, j’écris sur la filiation.

Pour ma fascination pour les souvenirs, je dois admettre avoir été marqué par le Funès de Borges, dont vous avez relevé la référence dans « Le pont ». Ce que ce texte nous dit, en représentant une mémoire parfaite qui tue, c’est qu’au fond la mémoire qui nous permet de rester en vie est faussée, menteuse, sélective, perverse parfois. Je trouve qu’il y a là un sujet intarissable, justement parce qu’on n’ira jamais assez loin en soi.

La mémoire serait toujours, en somme, une sorte de recréation…

Sans doute. Chaque fois que vous repensez à une souvenir il vous apparaît différent, avec de nouvelles couleurs, de nouveaux sons, des protagonistes dont vous aviez oublié la présence. Tous auront un point de vue différent sur une situation vécue en commun et des détails partagés pourraient venir contaminer votre propre remémoration de l’événement. Un événement historique ou un souvenir de famille ont tous un potentiel littéraire à focalisation multiple.

Vous explorez plusieurs des grands thèmes qui ont marqué l’imaginaire de la littérature québécoise : le rapport à une nature toute-puissante – au froid infernal, par exemple –  où la culture n’est pas d’un grand secours; le rapport problématique à une histoire collective faite d’échecs (la révolte des Patriotes, la colonisation de l’Abitibi, les tentatives révolutionnaires); la présence de certains lieux qui ont atteint au Québec la stature de véritables personnages : le fleuve, les forêts, les espaces nordiques. En un sens, une partie de votre livre (je dis bien : une partie) permet de renouer avec ce que l’on pourrait appeler une littérature « néo-régionaliste » ou une littérature « régionaliste critique », pour faire la distinction d’avec une littérature régionaliste idéaliste, idéaliste. Dans « Dauphin », votre narrateur parle d’ailleurs de « montrer tous les dessous du terroir ». Peut-on voir là l’expression de vos préoccupations?

On m’associe effectivement à ce courant néo-régionaliste, et je conçois pourquoi, même si j’aimerais bien m’en dissocier. J’ai plutôt cherché à toucher le Québec (je dirais même l’Amérique française) à une échelle la plus large possible, géographiquement et historiquement, alors que le régionalisme est plus spécifique, concentré sur une région en particulier. Ce sont des préoccupations, oui, parce que mon intérêt pour l’histoire m’a mené sur ces pistes, mais surtout parce que j’ai travaillé durant sept ans au laboratoire Imaginaire|Nord à l’UQAM en tant qu’auxiliaire de recherche, et que ces thèmes se sont tout naturellement inscrits en moi : nordicité, hivernité, autochtonie, récits de voyages, figures emblématiques de l’imaginaire, etc. J’ai écrit en quelque sorte sous l’influence de mon travail.

Je comprends que vous ne vouliez pas voir votre travail placé sous une certaine étiquette. Le mot « régionaliste » est sans doute mal choisi, dans la mesure où il renvoie à un type de littérature particulièrement connoté. Aussi, que pensez-vous de la formule de Miguel Torga, écrivain portugais : « L’universel, c’est le local moins les murs »? Ne décrit-elle pas ce que vous cherchez à faire?

L’étiquette en elle-même n’est pas négative du tout, à preuve la qualité des œuvres sur laquelle elle attire l’attention. C’est simplement que je ne me sens pas régionaliste. Je me sens profondément montréalais, j’ai grandi dans les ruelles de Rosemont, j’ai vécu dans Mercier, Villeray, Ahuntsic. Ces auteurs qu’on dit néo-régionalistes écrivent sur là d’où ils viennent : l’Arvida d’Archibald, les Cantons de Messier sont des lieux qu’ils investissent si bien dans la littérature parce qu’ils y ont vécu et y retournent régulièrement. Ils fréquentent l’esprit du lieu. Avec Atavismes j’ai l’impression d’avoir à bien des égards parcouru un territoire imaginaire.

Le mot de Torga me fait penser aux œuvres de Halldór Laxness : il écrit sur l’Islande, un pays dont on méconnaît l’histoire, la géographie et la culture, mais tout se révèle avec une telle justesse qu’il n’y a pas de résistance à la lecture. Il est très proche de Ferron par l’intelligence qu’il a de son pays et par l’amour qu’il porte aux gens qui le font. Quand on est aussi profondément imprégné de l’esprit du lieu, j’imagine que les murs sont déjà tombés.

Contrairement à nos voisins du Sud, qui sont entrés en Amérique comme dans une terre vierge, en vertu d’une sorte d’amnésie volontaire qui leur a permis d’embrasser pleinement le « monde des commencements », est-ce que le Québec n’est pas, n’a pas toujours été incapable « d’effacer le tableau », pour reprendre le titre de l’une de vos histoires? Peut-on penser que ce sont ces persistances, ces attaches jamais rompues qui empêchent, qui ont toujours empêché le Québec de vivre pleinement le « rêve américain »?

Pourtant le récit du premier voyage de Jacques Cartier est bâti sur le topos du locus amoenus antique, qu’on redécouvrait à la Renaissance. En ce sens le Canada de Cartier est présenté, dans les premières pages du moins, comme le jardin d’Éden. Il y avait bien cette idée d’un monde des commencements, mais effectivement, le rêve américain ne pas s’est matérialisé, si vous faites allusion à la Conquête et à la souveraineté irréalisée, et je ne sais pas comment l’expliquer. Tant de facteurs concurrents ont joué dès le départ. Les choix politiques de la métropole, certes, mais aussi simplement le hasard et la malchance. Les hivers terribles qui ont nui aux premières tentatives de colonisation de Cartier et Roberval en sont. Il y avait de quoi décourager l’occupation du territoire. Je ne crois pas répondre très bien à votre question…

Ce que je veux dire, c’est que le Québec peine à entrer dans sa propre histoire (ou à « faire » sa propre histoire), en raison notamment de la persistance de ses dépendances diverses (à la France, à l’Angleterre, au Canada). Mais ne peut-on pas dire que ce que le Québec – et ce qui fait sa culture, son identité, sa littérature – perd en capacité d’action ou de présence à l’histoire, il le gagne – ou pourrait le gagner – en conscience? Être un témoin du temps qui passe, avoir la conscience de la fragile durée, n’est-ce pas là une manière de contribuer, non sans distance ou décalage, à l’écriture de l’histoire?

J’aurais tendance à croire plutôt que si le Québec gagnait en conscience il augmenterait sa capacité d’action et présence à l’histoire, non? Je saisis mal votre question. Chose certaine c’est que j’ai l’impression que les Québécois d’aujourd’hui connaissent mal leur culture et leur histoire, mais n’est-ce pas un phénomène général? Les Canadiens, les Américains de notre génération connaissent-ils mieux les leurs?

Je ne pense pas seulement ici à la connaissance de l’histoire et de la culture. Je pense aussi à la difficulté pour le Québec de définir sa propre histoire, aux « ratages », aux échecs qui ont marqué ses diverses tentatives d’affirmation collective. Ces ratages, ces échecs, aussi douloureux qu’ils soient, ne donnent-ils pas accès à une conscience singulière et par là même précieuse, à ce que l’on pourrait appeler le revers ou l’envers de la « grande » histoire, le revers ou l’envers de celle qui est écrite, comme le veut l’adage, par les vainqueurs?

Sûrement que la position flottante du Québec donne accès à une conscience historique polymorphe, ne serait-ce, pour réduire sa complexité à l’extrême, parce que l’histoire du Québec est à la fois celle de vainqueurs et de vaincus. Mais pour accéder à son envers, vous faites bien de parler de conscience singulière, et il faut considérer la singularité dans toutes ses acceptions. Cela me fait penser à ce très beau texte de Stig Dagerman intitulé «Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps» : «Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. […] Personne ne peut dire que l’être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur ou d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité.

C’est pourquoi je puis oser dire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps et qu’il est impossible d’évaluer ce qu’un être humain peut représenter pour un autre.»                                     

Dans « Peur pastel », votre narrateur est un jeune père inquiet, sensible, qui passe à travers une série de photographies anciennes et récentes et retrace ainsi une partie de son histoire. Il a des propos particulièrement durs à l’endroit de la société actuelle (il parle de « l’ubiquité du grand guignol », de « la victoire des chiffres sur les lettres »). L’avenir est pour lui source d’angoisse. « J’attends la catastrophe, le grand chaos », affirme-t-il encore. Voyez-vous dans cette attitude un cas isolé ou en faites-vous plutôt un cas d’espèce, représentatif d’une manière de voir l’avenir propre à notre génération?

Non, je ne veux pas me faire le porte-parole d’aucun groupe. Ce texte parle du désespoir d’un seul homme, de son angoisse légitime de savoir la vie si fragile, de son inquiétude quant à l’avenir de son enfant. Mais c’est justement ce qui est intéressant avec ce texte et la réaction qu’il suscite : il a été écrit dans une grande intensité, c’est une mise en danger personnelle, et en m’approchant de ma propre vérité subjective, j’ai touché quelque chose qui résonne chez les autres. Beaucoup de jeunes parents qui ont lu mon texte m’ont dit qu’ils l’avaient trouvé particulièrement juste. Il y a forcément quelque chose de commun dans notre désespoir respectif.

J’ai noté dans votre livre l’influence de Borges. Dans « Le pont », décidément une nouvelle riche, le narrateur nous parle des lectures de François, qui songe à Funès, un personnage d’une nouvelle de Borges (« Funès ou la mémoire », dans le célèbre recueil Fictions), un personnage qui, après un accident de cheval qui lui confère le privilège d’une mémoire infaillible, meurt de s’être trop souvenu. Je pense également au « Voyageur immobile », où vous racontez l’histoire d’un homme qui peut, grâce à un talisman inuit, retourner n’importe où dans le passé, y compris dans le sien, au risque de se démultiplier. Voyez-vous dans Borges une sorte de modèle ou une inspiration? Y a-t-il d’autres écrivains, d’autres œuvres que vous admirez?

Certainement. J’en ai parlé un peu plus tôt en répondant à votre question sur les souvenirs. Je n’ai jamais lu personne qui parvenait à représenter dans la fiction l’idée de l’infini aussi bien que Borges. Cortázar et lui sont demeurés près de moi durant la rédaction d’Atavismes, et m’ont influencé pour les questions de la circularité du temps, l’idée de la mémoire, pour les considérations politiques aussi, et bien sûr pour leur maîtrise sans pareille de la forme courte. J’ajoute que je connais mal la littérature fantastique, et que mes tentatives dans le genre sont inspirées de leur réalisme magique.

Merci!

 

 

 

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