Entretien de Mathieu Bélisle avec SOPHIE BIENVENU

Pourrait-on vous décrire comme une romancière de l’oralité? L’utilisation que vous faites du langage parlé est très réaliste, on pourrait assez facilement transposer ce roman-là sur scène.

Quand j’ai écrit le roman, j’avais en tête de faire un film, mais comme je ne sais pas écrire de films, je me suis dit je vais écrire  un roman. Mes auteurs préférés, ce sont des écrivains qui utilisent le langage parlé.

Vous pensez à qui, par exemple?

Romain Gary dans La Vie devant soi, L’attrape-coeur, de Salinger, dans une certaine mesure Philippe Djian.

J’entends un petit accent français. Vous avez une bonne oreille.

C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire sur mon roman.

Il y a comme une atmosphère de fin du monde dans votre livre. On a l’impression d’une jeune fille qui use sa vie à un rythme infernal. Qu’est-ce qui vous a amenée à raconter une telle histoire? On voit une sensibilité pour la pauvreté non seulement matérielle mais aussi culturelle. Aïcha cherche à faire des jeux de mots mais en change, en détourne le sens. C’est comme un monde en train de se défaire.

La vision apocalyptique, c’est quelque chose qui vient assez naturellement chez moi. Je dis naturellement parce qu’il y a peu de choses qui sont réfléchies quand j’écris. Si on prend par exemple Et au pire on se mariera, c’est comme des pièces de casse-tête qui se sont mises ensemble pour créer l’histoire. J’ai habité dans Centre-Sud un petit moment et j’ai croisé une petite fille dans un parc, toute seule. Je me suis dit : cette gamine, qu’est-ce qui va lui arriver quand elle aura treize ans? C’est resté dans ma tête. Après il y a des zones de gris que je voulais explorer suite à des explorations avec des amis. Tout cela s’est mis ensemble pour créer le récit. Même encore aujourd’hui, je suis en train d’écrire mon deuxième roman et j’ai de la difficulté à ne pas écrire quelque chose d’apocalyptique. J’aime explorer la misère humaine, en fait.

Est-ce que vous voyez là une forme de catharsis, de libération, autant pour vous que pour le lecteur?

Je dirais pas ça, mais je pense que… Il y a rien de réfléchi là-dedans. Ce sont des histoires que je trouve belles, parce que j’ai l’impression que c’est dans la misère qu’on se révèle vraiment, quand il nous arrive quelque chose de terrible ou de mal, c’est là qu’on se révèle, c’est là que ça fait une histoire.

Vous parlez de la misère. Quand on parle de la littérature québécoise, ce thème de la misère, cette conscience de la pauvreté, pendant très longtemps les écrivains québécois ont eu le sentiment de cette pauvreté, comme s’ils n’avaient pas tous les mots, tous les moyens pour faire une « grande » oeuvre, qu’ils n’avaient pas la culture nécessaire. Cette pauvreté culturelle, est-ce que vous l’assumez?

Le roman que je suis en train d’écrire porte sur un itinérant. Je n’ai pas fait d’étude du tout. Je ne sais pas si j’ai choisi cette façon d’écrire parce que je n’ai pas la capacité d’écrire autrement ou si c’est parce que ça ne m’intéresse pas. Par exemple, lire de grandes sagas, des oeuvres forgées avec de la recherche… Par exemple, quand on me raconte La Fiancée américaine, j’ai envie de lire, ça m’intéresse, mais quand je lis, ça me tombe des mains, ça ne m’intéresse pas, les tournures, c’est trop long, j’aime quand ça va droit au but, j’aime quand on appelle un chat un chat, c’est quelque chose qui m’attire particulièrement. Pour moi, je trouve ça pompeux – ce n’est pas un jugement que je porte sur les autres auteurs – d’utiliser des mots… Pour moi, l’économie de moyens, l’économie de mots. Aïcha, par exemple, elle pourrait avoir un vocabulaire ampoulé, elle ne pourrait pas avoir une syntaxe parfaite, une grammaire parfaite. Ce ne serait pas possible. Il faut que le langage soit en adéquation avec l’histoire.

Pour vous, il y a une quête d’authenticité…

Oui.

Tout à l’heure, nous évoquions le projet d’un film…

Je suis en train d’y travailler.

Est-ce très avancé?

Oui, en fait, nous avons eu le financement pour le développement. Nous sommes en train d’écrire la deuxième version. Nous avons un producteur. Je suis en train de travailler avec une réalisatrice qui co-scénarise, Léa Pool. J’apprends énormément avec elle.

Il y a un côté très cru à votre histoire. Vous explorez un thème assez trouble, l’écart d’âge entre une jeune fille et un homme. Est-ce que vous y voyiez un risque, étiez-vous consciente de vous avancer dans une zone risquée?

C’était le but, à la base, d’explorer cette zone grise-là. Évidemment, quand on en parle, il faut marcher sur des oeufs. Il ne faut pas avoir l’air de faire l’éloge de la pédophilie. C’est un sujet tellement émotif. Il ne faut pas être à côté de la track. Explorer les zones, surtout dans un sujet aussi tranché que celui-là, faire réfléchir, par exemple, à ce qui est mieux pour Aïcha : avoir sa première fois dans une auto avec un mec qui a à peu près son âge et qui se fiche d’elle ou avec un homme qui a le double de son âge mais qui l’aime et va la respecter. Ce sont des questions que je voulais poser. Je ne sais si j’y ai répondu.

Est-ce que vous pensez qu’il fallait donner une réponse?

Non, la réponse appartient à chacun. Ça ne m’appartient pas.

Vous appelez votre texte « récit », plutôt que « roman »…

Oui, c’est mon éditrice qui a choisi cette appellation… Moi je n’y connais rien. Il faudrait lui demander. Appelons ça un roman.

Vous m’avez parlé tout à l’heure de l’importance de faire des phrases qui vont droit au but. Vous dites que vous y allez à l’instinct. Est-ce que vous retravaillez beaucoup les phrases? Et avez-vous beaucoup joué avec les parties, avec l’ordre? Saviez-vous déjà au début que vous alliez faire un livre avec cela ou aviez-vous l’idée d’une nouvelle?

Sur le plan de la réécriture, il n’y en pas beaucoup. J’écris à l’instinct. Pour le roman que je suis en train d’écrire, ça fait des mois qu’il est en gestation et je n’arrive pas à m’asseoir pour… Je me relis et je n’y arrive pas. C’est ça, le problème. Au niveau des attentes des gens… Je me relis, je trouve ça poche et j’efface. Avec Et au pire on se mariera, j’écrivais ça pour moi… Quand j’écris, je reprends la dernière phrase et je recommence. Ensuite, il y a un gros travail avec mon éditrice. Elle est comme mon cerveau analytique; elle va appeler la police pour vérifier si c’est comme ça que ça va se passer. Dans la première version que j’ai soumise à mon éditeur, il y avait des questions de la travailleuse sociale qui ne se retrouvent pas dans la version finale. On a décidé de faire le test de les enlever.

Dans la forme que le roman a prise, on pourrait presque penser qu’Aïcha se parle toute seule. Ça m’a fait penser un peu à La Chute de Camus. Dans ce roman le personnage principal, on pense qu’il parle à un interlocuteur. On pourrait penser qu’il parle dans le vide, qu’il est fou.

C’est pour cette raison que j’ai voulu, à quelques endroits, maintenir la présence de la travailleuse sociale. J’ai voulu lui donner une présence pour qu’on sache qu’Aïcha ne parlait pas toute seule.

En ce qui concerne la forme, je dois dire que c’est peut-être parce que j’ai regardé trop de séries télé… Mais je fonctionne en scènes. À l’instinct, je suis capable de dire : cette scène-là va là, celle-ci va ici, etc., parce qu’on va en avoir besoin pour comprendre les flashbacks. J’aime qu’on ne comprenne pas tout tout de suite.

Vous avez donc une capacité à imaginer les scènes et leur ordre et les liens qui s’établissent entre eux.

Oui, et parfois ils me surprennent un peu… J’ai toujours l’air d’une folle quand je dis ça, mais des fois mes personnages me surprennent. Je suis en train d’écrire une histoire et ils font quelque chose que je n’avais pas prévu. Et parfois je les regarde aller, et ça me met en retard parce que je n’ai aucune idée de comment je vais les faire rentrer dans ce que j’ai prévu. Ils ont leur vie propre… Donc, je les laisse aller et je vois…

Il y a vraiment peu de choses réfléchies dans mon écriture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 réponses à “Entretien de Mathieu Bélisle avec SOPHIE BIENVENU

  1. Pingback: Où va la littérature québécoise? via l’Inconvénient | Le magazine en ligne de la Fondation littéraire Fleur de Lys·

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