Entrevue de Mathieu Bélisle avec Alexandre Soublière

À la fin de votre roman, Charlotte et Sacha tuent un sans-abri. Aviez-vous cette scène en tête depuis le début?

Ça n’a jamais été un plan de finir par le meurtre d’un sans-abri, plutôt que par le double suicide de Charlotte et Sacha. C’est peut-être la seule chose importante que j’ai vraiment changé.

Ce n’était pas prévu comme ça au départ?

Non, c’est à la demande de mon éditrice que je l’ai changée.

Les autres fins n’étaient pas aussi intéressantes, aussi convaincantes?

Dans un cas, ça s’étendait un peu, c’était long pour rien. Il y en avait une où ils partaient dans un éclat grandiose de tueries. Je l’ai ramenée à quelque chose de plus mesurée.

C’est moins spectaculaire, ce n’est pas une fin à la Quentin Tarantino où toutes les têtes éclatent, mais c’est sans doute plus percutant. C’est faire porter à l’être le plus faible, le plus insignifiant le poids de tout le mal qui accablent les deux amoureux.

[pause]

Charlotte before Christ est votre premier livre. Aviez-vous prévu, dans votre vie, écrire des livres? 

C’était pas mal prévu. Ça fait depuis que je suis super jeune que je veux faire ça. C’était destiné. Le plus tôt possible.

Avez-vous suivi un parcours d’études qui vous a mené vers ça?

Oui et non. J’ai étudié en communication et télévision à Concordia. Je voulais écrire des scénarios. Il y avait un dynamisme que je trouvais plus intéressant.

Est-ce un domaine où vous travaillez actuellement?

Je travaille comme concepteur publicitaire. Je fais aussi des scénarios. J’ai un long métrage au FNC, tourné il y a trois ans. Ce sont des trucs à long terme.

J’ai justement trouvé que votre roman était cinématographique. Je voyais les scènes se déployer, les changements de scènes, de lieux, les ellipses. Je vois dans votre livre une imagination cinématographique à l’oeuvre. Ai-je raison?

Tout à fait. Je viens plus d’une culture cinématographique que littéraire. Mon imagination est plus nourrie par les films que par les livres. C’est drôle parce que pendant l’écriture, je faisais une expérience de parrainage avec l’UNEQ. Je travaillais avec Gilles Jobidon, qui me disait la même chose. Il m’avait encouragé à aller là-dedans, à ne pas être gêné de cela.

En fait, la plupart des lecteurs aujourd’hui, y compris les lecteurs littéraires, ont une imagination d’abord informée, façonnée par le cinéma. On lit des livres, mais on regarde énormément de films et de séries télé. Ça fait partie de notre imaginaire.

Compte tenu de la place que prend le langage parlé dans votre oeuvre, accepteriez-vous l’étiquette de romancier de l’oralité?

C’est drôle. Quand j’écrivais mon livre, j’avais l’impression d’écrire la vérité, de reproduire la manière dont les gens parlent. À force de travailler, j’ajoutais du rythme, des mots… En me relisant, je me rends compte que j’ai exagéré. Je ne parle pas avec autant d’anglicismes. J’en ai ajouté pour faire un point.

Quel point?

Qu’est-ce que ça veut dire romancier de l’oralité dans le fond?

Un romancier de l’oralité, ce serait un romancier qui travaille non seulement à partir des mots – tous les romanciers le font, d’une certaine manière – mais à partir d’une langue parlée en tant que matière première et dernière. La langue parlée serait le prisme à travers lequel les personnages sont connus, les situations sont compris, et ainsi de suite. Continuez-vous dans cette voie?

C’est vraiment intéressant, parce que ce que je suis en train de faire c’est à la fois complètement autre chose et la même chose. Je veux jouer avec l’oralité, mais différemment. Ce n’est pas un punch, je n’ai encore rien montré à personne, rien n’est promis… En fait, ce que je veux faire, j’ai décidé de mettre aucun anglicisme, aucun québécisme. Mon style va se reconnaître à la syntaxe, mais ce que j’aimerais, c’est qu’il n’y ait aucun sacre, aucune expression, aucun mot québécois. J’essaie de faire la même chose que dans mon premier livre, mais en faisant le contraire.

Autrement dit, une oralité qui ne serait pas trash…

Euh… ouais, je comprends…

Quand je dis trash, je parle d’un certain registre, d’un certain type de situation. J’espère que le mot ne vous insulte pas…  Vous jouez dans les cloaques de la langue et de l’expérience humaine. Nous sommes loin d’une langue noble, classique…

Eh bien, on n’y sera pas non plus. On reste dans le cinématographique aussi. J’y travaillais justement tout à l’heure. C’est vraiment encore la rue, mais ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même esprit. Les sujets reviennent beaucoup. La langue va être trash, mais juste pas québécoise. C’est difficile à expliquer, c’est comme si – ils vont sacrer, mais en anglais, ce sont les seules mots anglais que je garde. On s’habitue à la lecture. Ça donne quelque chose de vraiment spécial.

Ce que je disais semble se confirmer : la langue demeure un des enjeux centraux de votre travail.

C’est juste que ça va prendre une esthétique différente que Charlotte…

C’est un bon signe que ce ne soit pas la même chose… Est-ce important pour vous de ne pas demeurer dans le même créneau exactement?

C’est fondamental. Surtout qu’on dirait que depuis deux ans je vois de plus en plus de monde qui écrivent comme ça – je ne dis pas qu’ils écrivent comme moi – c’est probablement dans l’air du temps. Je vois beaucoup de monde utiliser l’anglais, name-dropper beaucoup de trucs. Je ne suis pas prétentieux, ce n’est pas moi qui ai inventé ça, mais j’essaie de m’en détacher.

C’est qu’au Québec il y a actuellement un goût pour le mélange entre des références très populaires et un registre littéraire. Je pense à quelqu’un comme Sophie Bienvenue. Jean-Simon Desrochers fait un peu ça en ce moment. Est-ce que vous avez l’impression d’écrire à l’instinct? avez-vous l’impression que c’est quelque chose de très maîtrisé, de très pensé?

Ce qui m’intéresse, ce sont les émotions. Ensuite vient la dimension intellectuelle. Je me demande tout le temps : si moi je lisais, est-ce que je ressentirais une émotion? C’est vraiment avec Gilles [Jobidon] que j’ai commencé à réfléchir. Avant je faisais tout à l’instinct. Avec Gilles j’ai commencé à comprendre un peu plus comment bâtir des chapitres, les clore, et après jouer avec ça. Avec lui on a découpé des chapitres, déplacé, enlevé. Ce travail de réorganisation plus technique arrive en deuxième.

D’abord la dimension instinctive et ensuite, le travail de mise en forme, de structuration.

Surtout pour le deuxième, j’essaie de mieux prévoir, parce qu’il y a plus de personnages et que c’est moins proche de ce que j’ai déjà vécu. J’essaie d’être plus organisé. Mon prochain livre, j’essaie d’en faire une sorte de film d’action en trois actes. J’essaie de mettre les accents à la bonne place, de compter le nombre de pages…

Comme un film d’action, vous dites?

Oui,  en même temps, il y a plusieurs films qui respectent cette structure.

On parle de films. Est-ce qu’il y a quand même des livres, des auteurs qui vous ont marqué? Quelles sont les oeuvres les plus marquantes?

Des oeuvres, ou des auteurs en général? Je lis beaucoup plus de non-fiction que de fiction. Des grosses briques sur le sport, sur des criminels, sur certaines époques… Je vais parfois avoir de la misère à passer à travers un petit 150 pages de fiction alors que pour la non-fiction…

Savez-vous pourquoi c’est plus facile de lire de la non-fiction?

J’ai l’impression que ça m’inspire plus. J’ai l’impression d’apprendre, d’être encore à l’école.

Avez-vous l’impression d’être en contact avec la matière brute de vos romans potentiels?

Tout à fait. Sinon, dernièrement, j’ai lu Don Lillo (comment on prononce son nom?). J’ai été en contact avec lui par le film de Cronenberg qui est sorti l’an passé, Cosmopolis. Ça tombe bien parce que Cronenberg est probablement mon réalisateur préféré. Existenz est mon film préféré depuis qu’il sorti. Ce n’est pas parfait en termes de scénario ou de cinématographie. Mais c’était très avant-gardiste. Ce film est aussi important aujourd’hui qu’il l’était quand il est sorti, plus même. Il pose une question intéressante : qu’est-ce que la réalité? J’ai aussi aimé les recueils de nouvelles de l’auteur américain George Saunders. C’est très différent de ce que je fais mais j’y retrouve une espèce d’humour absurde ou ironique qui me touchait. Du côté des classiques, le livre qui m’a convaincu d’écrire, de consacrer ma vie ou une partie de ma vie à la littérature, c’était l’Étranger. Au secondaire, Albert Camus, Kafka, ce sont deux auteurs classiques que j’admire.

Qu’est-ce qui vous touchait dans les livres de Camus, de Kafka?

Camus, c’était la première que j’étais face à des émotions en lisant un livre. Après avoir lu ça, je me sentais comme le personnage pendant quelques semaines après, j’avais l’impression qu’il parlait de moi.

Un vrai rapport d’identification.

Exact. J’étais adolescent et c’était la bonne époque pour le lire. Kafka, il y a quelque chose en avant de son temps. Ce qu’il décrivait dans Le Procès, c’est à se demander si ce n’est pas la réalité d’aujourd’hui alors que lui se projettait dans un monde absurde.

Quand on lit Charlotte before Christ, on est frappé par la vision qui se dégage du monde humain, un monde cruel. Un lendemain de veille, Charlotte et Sacha regardent un documentaire sur les combats d’animaux : zèbre contre tigre, ours contre caribou, etc. Dans cette cruauté – une cruauté inconsciente : les animaux ne savent pas qu’ils sont cruels, c’est leur fonction – ne peut-on pas voir une image du comportement humain tel que représenté dans votre roman?

Je suis content de cette question. C’est la première fois qu’on m’en parle. Évidemment que je n’ai pas mis cette scène pour rien. Je pense que Sacha embarque dans cette rhétorique darwiniste. Même moi – bon, j’ai lu beaucoup de livres de sociologie dernièrement et je me suis un peu détaché de cette vision. Quand on commence à tout interpréter par cette loi biologique du plus fort, les choses prennent un autre sens. Sacha étudie en biologie, son père est scientifique. Il y a en Sacha cette dualité : d’un côté, il veut vivre le romantisme – et pour cela il est prêt à fermer une porte de réalité. Ça prend du rêve pour faire vivre ça. Mais il y a un tout autre côté de lui qui est très rationnel. En lui, c’est toujours un combat.

Si on transposait Sacha dans le monde animal, ce serait la bête malade – puisqu’il l’est, malade. Mais ce qui le sauve, dirait-on, c’est son statut. Il vient d’une famille relativement riche, il jouit d’une position sociale. Quand il va à l’Université, le professeur le traite avec des égards, comme s’il n’était pas un étudiant comme les autres. Soit dit en passant : ça n’arrive pas si souvent dans la littérature québécoise de voir des personnages qui ne sont pas des pauvres ou des paumés…

Oui, ça c’est un autre aspect dont personne ne m’a encore parlé et qui, pourtant, est très réfléchi.

Que voulez-vous dire? 

Je ne suis plus capable… C’est une des raisons qui expliquent que je me détache de la culture québécoise, à tout le moins de la culture de masse québécoise. Il faudrait commencer à regarder vers le haut. Non pas qu’on n’ait pas le droit de faire des livres qui portent sur des milieux défavorisés. Mais quand tu regardes les films américains, il y a beaucoup de rêve. Ce n’est pas nécessairement tout le temps mieux, au bout du compte… Mais j’ai envie d’être plus proche de cela.

Dans votre livre, nous sommes avec la bourgeoisie, avec des gosses de riches qui squattent des maisons de riches qui, eux, sont partis en vacances. Je suis d’accord avec vous, soit dit en passant : personne n’est contre les documentaires sur les pauvres, mais parfois au Québec il y a un misérabilisme. C’est très risqué d’en parler parce que ça donne l’impression d’un mépris envers les pauvres. On ne peut pas être contre la vertu…

Je me rappelle il y a une année ou deux, à l’époque où il avait son blogue, Jean Barbe disait qu’au Québec on n’écrivait pas assez sur les « vraies » questions, c’est-à-dire sur comment se trouver de l’argent, comment trouver de la nourriture, bref sur comment survivre quand on est pauvre. Je me souviens d’avoir été en complet désaccord avec ça. J’avais envie de lui répondre, de lui dire qu’on en avait bien assez, des histoires de pauvres, mais je me disais que j’aurais l’air d’un méchant.

On parle de Jean Barbe. Il a déjà fait l’éloge de la lecture des romans Harlequin… Il flirte parfois avec une certaine médiocrité dans ses propos.

[rires]

C’est drôle.

Off the record. 

R : Juste une anecdote. Quand on était jeune, l’émission qu’on avait, au Québec, c’était Watatatow, que je n’écoutais pas vraiment mais qui a marqué une certaine génération. Pour moi, ce sont des histoires d’Hochelaga, dans des petits restaurants, avec du spaghetti pas cher. Quand on regarde aux États-Unis, l’équivalent de ce type d’émissions, c’est The O.C. [diffusée de 2003 à 2007] où les jeunes sont super riches en Californie, ou alors Gossip Girl, qui raconte l’histoire de millionnaires vivant à Manhattan.

C’est l’autre extrême. 

Ça cause peut-être un autre problème : le culte de la richesse. Mais en même temps ça fait rêver. Je m’identifie plus à ça.

Que pensez-vous de la littérature québécoise actuelle?

Je ne suis pas un grand lecteur de littérature québécoise. Je n’ai pas fait des études très poussées en littérature, comme vous avez pu le constater depuis le début de notre conversation. Je ne veux donc pas prétendre parler de ce que je ne connais pas bien. Mais tout de même : après m’être plusieurs fois essayé à lire des oeuvres, je dois dire que je ne me reconnaissais pas ou alors je ne trouvais pas d’histoire qui allait me toucher. Cela tient à la façon d’écrire, aux thématiques abordées. Cela rejoint la question précédente. Des gens m’ont écrit, surtout des jeunes, pour me dire : moi, je ne lis jamais de littérature québécoise, mais votre livre, j’ai aimé ça. Ou alors : c’est la première fois que je lis un livre québécois que j’aime. Des profs au cégep m’ont rapporté des commentaires semblables. Peut-être parce que je décris un autre milieu. J’essaie d’être plus près d’une conversation internationale que d’une conversation québécoise. Évidemment, ça se passe à Montréal. On peut reconnaître des rues, des bars.

L’oeuvre la plus universelle est toujours ancrée dans la réalité qu’elle décrit. Évidemment, on ne pas commencer à effacer le nom des rues. Mais est-ce que vous dire un écrivain « québécois » a un sens?

Je ne sais pas. J’ai l’impression que c’est le temps qui le dira. Je pense à des amis qui font de la musique, qui écrivent en français mais dont les albums sont critiqués sur des blogues comme Pitchfork. C’est ce que je veux dire par « conversation internationale » : nous sommes au même niveau que les autres, peu importe la langue. Nous sommes dans le même courant.

 

 

 

Une réponse à “Entrevue de Mathieu Bélisle avec Alexandre Soublière

  1. Pingback: Où va la littérature québécoise? via l’Inconvénient | Le magazine en ligne de la Fondation littéraire Fleur de Lys·

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