Pas de nouvelles, bonnes nouvelles

Chaque été, je rêve de partir loin du monde et de son bruit. Je me dis que je vais louer un chalet là où il n’y a ni électricité, ni eau courante, ni Jeunes Libéraux. Là-bas, je me laverai dans la rivière, me nourrirai des poissons et des ours que j’attraperai de mes blanches mains, et cueillerai les fruits de mes rêves dans des livres qui se liront tout seuls.

Mais la vie étant ce qu’elle est, les forêts pleines de mouches noires et le ciel une bombe à retardement, je suis resté tout l’été branché sur le web, à suivre l’interminable spectacle de l’humaine condition.

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Le 19 juin dernier, l’ex-ministre libérale Nathalie Normandeau déplorait sur les ondes de Radio-Canada que son nom ait été sali par des associations à « des firmes et […] des individus accusés de collusion, de corruption ou de financement politique illégal, sur la base d’allégations ». Qu’elle se rassure, ses liens avec les criminels interrogés à la commission Charbonneau ne nous inquiètent pas le moins du monde. Par contre, son appartenance au PLQ, elle…

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Parlant de Radio-Canada, il semble que la société d’État doive encore une fois faire plus avec moins. Malheureusement pour ceux et celles qui s’intéressent toujours au sort du diffuseur public, les têtes blanches qui n’ont pas su stopper l’hémorragie des dernières années restent en charge de sa restructuration. Comptant sur une longue tradition de courage et de discernement, les patrons se sont donc tournés vers leurs meilleurs conseillers, leurs petits-enfants Théo, Raphaëlle et May-Liane, qui sont l’avenir de la nation, et qui leur ont parlé de leur téléphone intelligent. Depuis, ils n’ont plus que ce mot à la bouche, « i-Fun », et rêvent de mobilité, de virage numérique et de nouvelles frontières, en plus des serviettes protectrices et du manger mou habituels. Le problème survient lorsqu’il s’agit d’appliquer concrètement ces formules : comment faire ? Les seuls qui pourraient souffler une réponse valable ont moins de quarante ans ; ils sont aussi, accessoirement, à la recherche d’un emploi.

Restent nos vénérables gestionnaires qui consultent leur « i-Fun » récemment acquis en se demandant pourquoi ils voient les messages de tous ces gens sur leur fil d’actualités. « Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’ils peuvent voir tout ce que j’écris moi aussi ? Et mon numéro de carte de crédit ? Est-ce qu’ils peuvent voler mon identité ?

– Mais tu n’écris rien, grand-papa, tu n’aimes pas la musique et tu préfères utiliser ton téléphone fixe, il n’y a donc pas de danger.

– Quand même, il me semble que c’est bien invasif, ces petites machines-là.

– Grand-papa ?

– Oui, mon petit loup ?

– Quand je vais être grand, est-ce que je vais pouvoir travailler à Radio-Canada, moi aussi ?

– Peut-être que si tu es fin, on te donnera un contrat de temps en temps.

– Je ne serai donc jamais permanent ?

– Non, mais ce sera moins pire pour toi, parce que tu seras précaire toute ta vie. Tu auras l’habitude.

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L’été avait pourtant bien commencé à la société d’État. En se portant acquéreur des droits de la Coupe du monde de soccer, elle se positionnait avantageusement sur le marché, et se donnait de surcroît l’occasion de récupérer ses vieilles cassettes sur les favelas, les fesses rebondies des danseuses de salsa et la longue tradition du drible au sein de la Seleção. Puis, les matchs ont commencé, et on a compris qu’il faudrait faire avec René Pothier.

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La première blague était déjà excellente : les universités québécoises allaient construire de nouveaux campus pour attirer une « clientèle » dont le bassin ne serait jamais plus important que celui de la population étudiante en général. Par conséquent, elles augmenteraient leurs dépenses d’investissements sans avoir la moindre chance d’accroître leurs revenus, à moins que les autres universités ne suivent pas le mouvement et cèdent du terrain, ce qui ne risquait pas d’arriver. Individuellement, elles seraient toutes plus « compétitives » ; globalement, elles continueraient de se partager la même tarte (nous). Diverses anecdotes coloraient le phénomène. Une fois, c’était un couple de Français qui, à la station Berri-UQAM, demandaient quelle ligne de métro il fallait prendre pour se rendre à Sherbrooke. La surprise dans leurs yeux, quand ils ont compris que la Reine-des-Cantons se trouvait à 200 kilomètres…

À cette époque, déjà, Laval était à Montréal, Montréal à Laval, Rimouski à Lévis, l’Outaouais à Saint-Jérôme, et tout, comme de coutume, était dans tout.

Puis, le 17 juin dernier, le Courrier du Sud nous apprenait que l’Université de Sherbrooke demandait au locataire de sa librairie du campus de Longueuil de quitter immédiatement les lieux, et de lui verser les 75 000 dollars qu’il lui devait. Qu’importait que l’achalandage promis par l’Université ne soit pas celui que constatait le locataire. Qu’importait que la librairie soit une librairie. Il s’agissait de s’adapter au marché – je suppose que c’est de cette manière qu’à Sherbrooke on conçoit le rôle de leader.

On imagine facilement la scène : dans un avenir pas si lointain, on visite le Vieux Longueuil avec ses enfants. Devant la tour verte, au-dessus de la station de métro AT & T, l’un d’eux demande quel est cet immeuble curieux.

– Ça, dans mon temps, c’était une université, mon gars.

– C’est quoi, une université, papa ?

– Ah… une université, c’était un endroit où des professeurs (en fait, surtout des chargés de cours) enseignaient à des gens désireux de s’éduquer.

– Les gens allaient encore à l’école dans des classes ?

– Oui. Et ils achetaient leurs livres dans des librairies.

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On ne croyait pas Jean Airoldi capable de controverse. Les premiers épisodes de sa nouvelle émission, « Quel âge me donnez-vous ? », nous ont fait mentir en provoquant une levée de boucliers que ses producteurs, habitués aux cotes d’écoute de Canal Vie, ne croyaient pas possible.

Le concept semblait pourtant habile : des enfants gâtés seraient relookés par les stylistes des magasins Sears ; on leur casserait les dents et leur offrirait des dentiers trop longs, qui siffleraient toujours un peu ; enfin, des coiffeuses des Galeries d’Anjou leur referaient une tête. Au terme de l’opération, ceux et celles qui paraîtraient sur le point de magasiner leur arrangement funéraire obtiendraient une carte de membre des Jeunes Libéraux et, par là même, une tribune pour dire qu’on économiserait de l’argent en envoyant la moitié des cégépien-ne-s à l’université, et que l’autre moitié gagnerait du temps en restant au secondaire, comme aux États.

Les candidats qui sembleraient toujours capables de gérer leur vessie iraient au duel, où ils devraient répondre à toutes sortes d’accusations, en blâmant les fromages d’ici. Les juges Pasquale Vari, Normand Laprise et Jean-Luc Boulay détermineraient la valeur des réponses en direct. Quant aux candidats recalés, ils seraient relégués au parcours humaniste habituel.

Mais voilà : la punition était si sévère qu’on déplorait déjà, deux semaines plus tard, treize cas de dépression parmi ces jeunes gens forcés de s’éduquer mais ne rêvant que de financement sectoriel. Plus grave, sans doute, sont les 83 défections provoquées par le cours Éthique et philosophie, que le ministre Bolduc a juré, cette semaine, de rendre possible de finir de.

Aux dernières nouvelles, les chèvres, brebis et vaches produisant les fromages d’ici se foutaient toujours autant de l’affaire.

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Je m’en voudrais de terminer ce tour d’horizon sans parler du conflit entre Israéliens et Palestiniens. Pour poser d’emblée ma compétence en la matière, je commencerai par affirmer que « c’est plus compliqué que ce que vous croyez ». Ensuite, je m’en tiendrai aux chiffres, auxquels on peut faire dire n’importe quoi, bien qu’ils ne mentent jamais : en date du 6 août, « le bilan est de 63 soldats israéliens tués et six civils blessés et parmi la population palestinienne – en majorité des civils – on compte 1 767 morts, 9 800 blessés et plus de 400 000 personnes déplacées » (Huffington Post). Enfin, j’en arriverai aux conclusions : en ne tenant compte que des seuls décès, un Israélien vaut exactement 28,05 Palestiniens, ce qui ne correspond pas tout à fait à l’écart entre le salaire moyen en Israël et celui en Palestine (qui serait plutôt de 17 pour 1). Ainsi, les Palestiniens valent peu, c’est un fait, mais le taux de change est encore meilleur lorsqu’ils sont morts que vivants. C’est là tout leur malheur.

Jean-Philippe Martel

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