Les rainettes

J’étais censé faire le comique. Dénicher, dans l’actualité, les «bogues» passés inaperçus, les incohérences les plus drôles, les petites incongruités de la vie. Mais que faire lorsque chaque nouvelle annoncée par le gouvernement défie l’entendement? Lorsque la lecture du journal ordinaire ressemble à celle du Navet ou The Onion – un long compte-rendu d’absurdités, annotées par des caricatures d’éditorialistes? Les banques canadiennes n’ont jamais fait autant d’argent que l’année dernière, alors La Presse ne parle que de déficit et les Libéraux se sentent autorisés de réduire tous les services – probablement pour s’assurer qu’on ait les moyens de les couvrir la prochaine fois qu’elles provoqueront une crise économique… Le ministre Bolduc veut que les cégépien-ne-s québécois-e-s s’améliorent «au niveau» du français, mais annonce des coupes de l’ordre de 19 millions dans le réseau collégial et envisage le retrait de l’Épreuve uniforme de français. Interrogé sur les moyens concrets que son gouvernement mettra en œuvre pour remédier à la situation, il admet, le plus candidement du monde, qu’il n’y a pas réfléchi. Le gouvernement met fin au tarif unique en garderie? La ministre de la Famille avoue qu’elle n’a pas, elle non plus, pensé aux conséquences de ce geste sur la condition des femmes! Pendant ce temps, le ministre Barrette… Non, mieux vaut ne pas penser au ministre Barrette.

La position de clown n’est plus tenable: nos maîtres eux-mêmes se sont appropriés ce rôle, ne prenant même plus la peine d’évoquer des prétextes merdeux, ni de se cacher, pour afficher leur médiocrité. À présent, ils se roulent dedans, la donnent en spectacle et en barbouillent le monde. Après tout, être cons ne les a pas empêchés de s’élever jusqu’au gouvernement! Alors, ce qui manque à ceux et à celles qui croupissent dans les bas-fonds de la société, ce doit être de connerie – c’est logique!

Mais le plus déprimant dans cet automne austère (ou rigoureux, c’est selon), c’est que même les personnes dont on attend le plus, celles qu’on considère comme des alliées dans notre lutte contre la connerie ambiante, des compagnes de route, si l’on veut, se révèlent décevantes. Ainsi de l’affaire #AgressionNonDénoncée, sans doute fondée au départ, mais qui a culminé le 11 novembre dernier dans une apothéose de pure connerie, lorsque Louise Gendron, de Châtelaine, a répondu à la chronique, elle-même pourtant passablement épaisse, de Pierre Foglia sur le phénomène, en lui disant qu’il ne savait pas de quoi il causait, parce qu’il n’avait jamais eu peur de se faire enculer. À ce moment, combien de mes propres amies féministes se sont empressées de relayer ce raisonnement de chou-rave? Mon fil d’actualité en a littéralement été tapissé.

En guise de rappel, donc:

1) Je sais que c’est difficile à imaginer en général, mais Foglia a sans doute déjà été un enfant – susceptible, donc, de se faire violer par le premier, la première venu-e.

2) Je sais que c’est difficile à comprendre pour quelqu’un qui pense que les gens qui ont des testicules ne peuvent pas avoir peur d’autres gens qui ont des testicules, mais un homme peut avoir peur d’un ou de plusieurs autres hommes.

3) Je sais que c’est presque impossible à comprendre pour quelqu’un qui croit que la culture du viol est un concept difficile à saisir, mais on peut très bien comprendre une idée sans qu’elle se soit jamais appliquée à son cas. Sinon, on ne pourrait pas comprendre l’importance de sauver les milieux humides du Québec, parce qu’on n’est pas des rainettes, ces petites grenouilles colorées dont l’existence est menacée.

Peut-être est-il injuste de ma part d’exiger autant de mes amies féministes? Après tout, si la Terre est majoritairement peuplée d’imbéciles, il serait juste et équitable de s’attendre à ce que la proportion soit la même chez les féministes. Mais, je ne sais pas, je n’arrive pas à me résoudre à cette idée. Je voudrais que les progressistes ne s’arrêtent pas de penser juste parce que quelqu’un dit ce qu’ils et elles veulent entendre. Je voudrais que la valeur d’un article tiré d’une revue comme Châtelaine éveille automatiquement la méfiance. Je voudrais… je ne sais pas.

Parfois, quand je me déconnecte de Facebook et que j’éteins mon ordinateur, je rêve que soit généralement admise l’idée selon laquelle la lutte pour l’égalité entre les sexes fait partie d’une lutte plus générale contre la connerie humaine. Qu’enfin, on n’ait plus à combattre les membres de notre propre famille politique, qu’on puisse se dire progressiste et féministe et altermondialiste, sans astérisque. Ce jour-là, s’il arrive, vous viendrez me chercher. Je ne serai pas difficile à trouver. Je serai du côté des rainettes.

Jean-Philippe Martel

 

 

 

 

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