Nous sommes les déphasés

La session dernière, une collègue est partie en congé de maladie. C’était la fin du mois d’octobre, à peu près au moment où on a commencé à parler du Rapport Demers. On a reçu un courriel de la coordination: quatre groupes de 102 à corriger, et un remplacement renouvelable aux deux semaines. On s’est aussitôt demandé quel fou avait mis Une Saison en enfer à l’étude. C’était Marianne, la folle. Pas besoin d’en savoir plus: j’ai pris deux piles de cahiers Canada et je suis allé me cacher dans mon bureau.

 

L’un des aspects fondamentaux du Rapport Demers concerne la formation générale au cégep. Selon ses auteurs, les cours de littérature et de philosophie, notamment, accuseraient un « déphasage avec l’évolution de la société depuis les 50 dernières années ». Reprenant ce motif à leur compte, la plupart des commentateurs demandent à présent si l’analyse des métaphores chez Molière prépare vraiment la jeunesse à « cheminer dans la vie ». Eux-mêmes n’ont pas lu le moindre livre depuis la fin de leur cégep. Ils croient ce qu’on les paye pour dire, écrivent ce qu’ils finissent par croire – ils ne sont pas très exigeants; leurs lecteurs non plus.

 

Chaque automne, je remets L’attrape-cœurs au programme – je m’en tiens à des valeurs sûres, loin de Molière et des métaphores. En lisant ce roman pour la première fois, à peu près à l’âge de mes étudiants, j’avais eu l’impression de me découvrir un alter ego fictif, presqu’un frère d’écœurement. Holden Caulfield et moi, on avait la même aversion pour la parade, le théâtre; le même dégoût pour l’hypocrisie et, surtout, la même envie de foutre le camp. La plupart de mes étudiants, eux, le trouvent antisocial, voire carrément loser. Je ne les comprends pas, cherche à peine à le faire. Leur principal critère, c’est que Holden n’a pas d’amis. J’essaie de leur faire voir que Stradlater, Sally Hayes et les autres sont tous plus ou moins faux, tous plus ou moins menteurs et hypocrites; que même le vieux Spencer l’invite à « jouer le jeu », c’est-à-dire à se conformer. Mais il n’y a rien à faire. Le seul personnage qui éveille leur suspicion, c’est Antolini, le professeur de littérature chez qui Holden va passer la nuit, et qui lui caresse la tête. Mes étudiants n’ont rien contre « ça », mais ils éviteront de nommer l’attirance d’un homme pour un autre homme devant moi et, surtout, disqualifieront tout l’enseignement du professeur, sur la base de sa différence. Pour le reste, ils disent que c’est comme ça : les sportifs ont du succès auprès des filles, et c’est « juste normal » qu’ils en profitent; quant aux filles, elles sont superficielles, tout le monde sait ça, et si on n’apprécie pas leur compagnie, on peut toujours rester à la maison; enfin, si Holden n’aime pas le cinéma, il n’a qu’à ne pas y aller. Il est libre. Nous sommes libres. Tout va bien.

 

Je me souviens aussi d’un matin de novembre où j’ai reconnu la silhouette de Marc-André. Il marchait lentement dans le corridor, son ordinateur personnel sous le bras. Il revenait d’un congé de paternité. Je lui ai demandé comment ça allait. Il a dit « correct », puis j’ai pris des nouvelles du bébé (« super bien ») et de la mère, sa blonde.

­­– Si tu veux vraiment savoir, il a commencé, elle m’a appelé en pleurant hier soir. Je dormais dans notre chambre. Je me suis levé d’un bond, je pensais que le bébé était mort, ou sur le point de mourir. Mais il allait bien. Il tétait, pour faire changement. J’ai dit « qu’est-ce qu’y a? » Ma blonde a répondu qu’elle avait oublié son nom. « À qui? », je lui ai demandé. Je comprenais pas. Elle avait oublié le nom du bébé, le nom qu’on a mis des mois à lui choisir. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai essayé de la consoler, mais la vérité c’était que je l’avais oublié moi aussi. Je m’en suis souvenu ce matin en me brossant les dents.

– Ça va s’améliorer, j’ai fait.

– Oui, c’est aussi ça que j’ai dit à ma blonde.

– …

– En tout cas. Faut que j’y aille, là. Je donne un cours sur Les Fleurs du mal dans cinq minutes. Je suis supposé expliquer à une classe de dudes en survêtements de sport, de futurs pompiers en pyjamas et de musulmanes en leggings que Baudelaire cherchait « l’éternel dans le transitoire ». Ça va être malade.

– « Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence. / Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

– C’est ça, oui.

– …

– Ils s’en câlissent tellement.

– Tout le monde s’en câlisse.

 

C’est vers ce moment que l’Épreuve uniforme de français a été coupée. Puis ça a été la revue Les Débrouillards. Finalement, les deux sont revenues. Le Premier Ministre a dit « non, pas ça ». Il a parlé de « notre belle langue », ou quelque chose comme ça, puis de science et de rétention, je crois. Il n’a pas rappelé l’importance de la Culture, mais il aurait pu le faire, ça ne change rien. Derrière ce mot, comme derrière tous les mots qu’il emploie, il n’y a plus rien, que les métaphores de Molière.

 

Des fois, j’ai l’impression d’être le dernier moron à trouver important qu’une chose comme la civilisation puisse exister. J’y pensais quand je suis tombé sur Dominique, une collègue plus jeune mais plus ancienne que moi, qui met des heures à corriger ses copies. Elle était seule dans son bureau obscure, ses notes dans les mains. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait. « Je me ramasse », elle a dit.

– T’as fini ton cours?

– Non, j’y vais, elle a répondu. J’ai un petit coup de fatigue, ça va passer.

J’ai allumé la lumière. Elle a souri doucement et dit « bon, faut ce qu’il faut ». Puis elle s’est levée et elle est allée donner son cours.

D’habitude, ça m’arrive en classe : pendant deux minutes, j’appelle « civilisation » une société qui s’organise de manière à ce que des objets de beauté, des discours un tant soit peu complexes puissent être produits, contemplés, compris, appréciés. Je me vois y croire et je vois dans les yeux de mes étudiants que c’est encore possible, que l’art, la pensée existent pour des raisons qui n’ont pas besoin d’être expliquées, qui sont ni même explicables, « sur le terrain ». Puis, je sors de ma classe et tout ce que je vois sur le web, tout ce que je lis dans les journaux, tout ce que j’entends aux nouvelles dément cette idée, ravale la littérature à la métaphore chez Molière, la notion de complexité aux réponses qui se trouvent dans les questions qu’on nous pose, la beauté aux seins de Jennifer Lopez.

Une voix dit : « Mais c’est vrai qu’ils ont l’air beau. »

 

Juste avant Noël, le gouvernement a fait savoir qu’il allait geler le salaire des professeurs de la province, gonfler le nombre d’élèves par classe, réviser le calcul des ressources allouées aux élèves en difficultés et repousser l’âge de la retraite à 62 ans. Marianne, elle, n’est pas revenue travailler. Chantal, une nouvelle, a été engagée pour la remplacer. Je l’ai rencontrée : jeune, dynamique, enthousiaste comme sur un curriculum vitae.

 

Puis, la session a pris fin. J’ai remis mes notes le 31 décembre et suis aussitôt tombé malade. Entre la dinde et le réveillon, mes collègues ont serti leur fil d’actualité de leurs perles de correction: en guise d’exemple dans une analyse, Untel avait « cité l’image » sur la couverture du livre. Une Autre avait commis trois fautes dans la question qu’elle n’avait qu’à retranscrire. Le 29 décembre, à bout, Isabelle, a lâché : « Pouvez-vous croire que la moitié de mes étudiants n’ont pas pu répondre à la question que je leur posais, parce qu’ils ne comprenaient pas l’expression “changement social”? »

– Tu ne l’as pas expliquée? lui a aussitôt demandé Maryse, la spécialiste des questions pédagogiques.

– Je ne savais pas que je devais expliquer une notion aussi simple. Changement. Social. J’aurais accepté quelque chose de très général. Je suis quand même intervenue pour éclairer le sens de ma question, mais je ne crois pas que ça ait beaucoup aidé: « vous savez, j’ai dit, quand on change de manière de voir le monde? » Ils étaient tout fourrés.

Ça riait pas mal.

Sur les internets, ça rit toujours pas mal.

 

L’autre jour, dans LaPresse, Alain Dubuc a demandé pourquoi tant d’opposants à l’austérité sombraient dans la caricature, dans les excès langagiers et l’outrance imagière pour critiquer le gouvernement. Il appelait ça « la stratégie de l’hyperbole » et prétendait que ces exagérations prouvaient l’ineptie des critiques adressées au gouvernement. Lui, au contraire, se basait sur des « faits ». J’ai lu l’article au complet, je n’en revenais pas : les faits auxquels il faisait référence renvoyaient à des points de sondage. Genre : 56% des imbéciles pensent telle chose, par conséquent elle est vraie.

Mais l’hyperbole n’est pas la stratégie des rêveurs, ni même des altermondialistes ou des gens de gauche : c’est le dernier recours des perdants, de ceux et celles qui ont perdu, qui savent qu’ils ont perdu et qu’ils vont encore perdre. Parce que, oui, nous avons perdu, et nous allons encore perdre – nous ne pouvons que perdre­. On n’a qu’à se balader dans un département de littérature pour s’en assurer : Marc-André a l’air d’un cadavre; Dominique se demande où elle va trouver le courage pour affronter ses étudiants, faire comme si elle croyait encore à ce qu’elle doit leur dire; Michel, quant à lui, essaie de penser à un truc pour avoir une fin de semaine libre, une seule, d’ici la fin de la session.

 

Quant à moi, j’ai fait au cours de l’automne mes dépressions # 788, 789, 790, 791 et j’étais tellement tanné, tellement écœuré des bons sentiments de ce gouvernement qui nous crachait dessus, que j’ai sauté par-dessus ma 792ème dépression pour passer directement aux trois suivantes. Je suis déphasé; tout me déphase. Je n’arrive même pas à souhaiter un nouveau congé de malheur à Marianne pour avoir du travail cette session. Et, parfois, il m’arrive d’espérer que Marc-André trouve des plages de sommeil entre l’éternel et le transitoire. J’espère que Dominique ne cèdera pas à l’angoisse, le regard vide dans son bureau obscur. J’espère que Mathieu ne regrettera pas, à la mi-avril, d’avoir mis La Route des Flandres au programme; que Laurent, Renée et Michel n’auront pas besoin des mois de juin et de juillet, rien que pour se remettre de leur session d’hiver, et qu’ils ne recommenceront pas non plus à faire des cauchemars dès le début d’août. Nous sommes les déphasés. Nous sommes à moitié fous, à moitié pourris de fatigue et dégoûtés du monde, mais nous sommes encore là. Et nos lubies ne sont pas en déphasage avec l’évolution de la société depuis 50 ans: elles sont en parfait raccord avec 2000 ans de culture.

Je suis déphasé, mais c’est la faute du monde, pas la mienne. Et si tout indique qu’en 2015, je n’échapperai pas à la règle voulant que je fasse ma petite douzaine de dépressions annuelles, il me semble que cette fois je pourrais en profiter pour me dégorger d’une partie de la bullshit qu’on voudrait encore, jour après jour, me faire avaler. Cette tribune, peut-être, pourra y servir. Évidemment, il y a toujours le risque que ça déplaise ­­­­aux amis; celui de prêcher parmi les convertis ou de parler dans le vide. Mais tant pis. Et tant pis aussi si je n’ai aucune chance de gagner, si nous n’avons aucune chance de gagner. Nous sommes les déphasés. N’ayons donc pas peur de prendre des coups ni d’en donner; ne craignons pas le ridicule ni les gros mots. Au point où nous en sommes, tous les moyens sont bons : nous défendons la civilisation contre les cons.

– Jean-Philippe Martel

Une réponse à “Nous sommes les déphasés

  1. Jean-Philippe,

    Je demande à mes étudiants (102) : êtes-vous esclaves de votre cellulaire? Réponse quasi unanime : oui! Question suivante : pourquoi? Réponse quasi unanime : parce que c’est de même.
    Notre lot (français, philo) : des Dom Quichotte qui foncent sur des moulins à vent, à peu près tout le temps des coups d’épée dans l’eau.
    Il m’arrive parfois d’avoir vraiment envie de leur dire, à ces bébés gâtés d’un Québec « rectalement » correct, et si propre, et si totalement aseptisé :

    Vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves!!! Cachés derrière votre écran de fumée cathodique, pognés par un système informatique idéologique, captifs d’un miroir aux illusions virtuellement matérielles. Avoir de la classe n’est pas une compétence transversale. Mais quand vous éteignez votre écran, que voyez-vous? La seule image qui reste, c’est la vôtre, c’est vous, et elle est illusoire.

    Je parle d’esprit critique, de s’informer, d’utiliser politiquement les médias sociaux. Je prononce souvent, très souvent, le plus souvent possible le mot « liberté » : « I am not a number, I am a free man! » criait The Prisonner. Et je suggère encore et toujours la possibilité, si infime soit-elle, d’amoindrir la blessure du doute. Alors je lis dans le texte cet extrait du Discours de la maudite méthode :

    « Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, étoit si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois. »

    Et puis ils sortent du cours, et s’en vont aussitôt texto sur FaceBook : « Heille, le prof de philo, y nous lit des drôles d’affaires qu’on comprend pas le français. »

    Par contre, au printemps 2012, j’ai reçu ce courriel d’un de mes anciens étudiants :

    « Le mot « ensemble » n’a jamais été autant pourvu de sens pour notre génération « I » (Iphone, Imac, Idon’tgiveashit, etc.). […] Peu à peu, ça me (et ça nous) redonne confiance. Pour une fois, on a l’impression de partager le même rêve. D’avoir le droit de rêver. »

    Je retiens cette dernière phrase. C’est celle qui m’a le plus bouleversé. Pourquoi on lit Molière, Baudelaire, Boris Vian ? Parce qu’on a le droit de rêver. Pourquoi faut-il réfléchir sur le bonheur ? Parce qu’on a le droit de rêver. Un droit inaliénable, au-delà de toute les inepties politiques ou religieuses.

    Mais ce que je retiens aussi, c’est que le message passe de temps en temps. Oui, ça arrive. Même si on doit passer par un nombre X de déprimes, ça arrive. Faut donc pas se décourager, même si on en a toutes les raisons, parce que dans votre cas comme dans le mien, ça nous mènera où : au cynisme. Et même pire encore, à ce monstre délicat qu’est l’ennui.
    Alors ne lâche pas, « mon semblable, mon frère ».

    Pierre Paul Charlebois
    Département de philosophie
    Cégep de Sherbrooke

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