Mes meilleurs amis

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Mes meilleurs amis sont ceux qui me dérangent le moins. Voilà ce que je me dis en parcourant mon fil d’actualités Facebook : mes meilleurs amis sont ceux qui partagent des vidéos de gars saouls-morts qu’on réveille avec du death metal dans le tapis, ceux qui relaient des photos de chats regardant un mur ou des captures d’écran tirées du deep-fried-web. Je sais déjà trop bien que le monde est pourri; je n’ai aucun besoin d’apprendre que les Libéraux parlent maintenant de relance plutôt que d’austérité pour m’en convaincre, ni de lire les commentaires sous le blogue de Richard Martineau pour me faire une idée de l’indigence morale, intellectuelle et émotive de mes contemporains. Mes meilleurs amis l’ont compris, qui ne commettent jamais le faux-pas de se prononcer sur un « sujet brûlant » ou d’exprimer leur opinion sur le nouveau Colisée ou sur le prix du gaz par trente degrés sous zéro.

Je me souviens pourtant d’une époque où les médias sociaux me semblaient remplis de promesses. Les gens continuellement reliés les uns aux autres – plus d’exclus ni de maîtres –, l’idée de communauté serait entièrement repensée, la société délocalisée, émancipée de son rapport à la géographie, et l’art libéré de ses supports matériels traditionnels; toute la culture affranchie de ses modes de diffusion habituels. Mais rien n’est arrivé, que du vieux, que du pareil, en format interplanétaire. Untel réapparaissait à la faveur d’un voyage en Europe; il avait « fait l’Italie en trois jours » et en rapportait 859 photos. Nous étions conviés à la séance de présentation de diapositives, comme dans Les Voisins. Pour avoir la paix, nous disséminions nos likes équitablement entre son épouse et lui, et son enfant, dont nous n’avions jamais vu d’exemple plus repoussant, récoltait au passage quelques clics de sympathie, voire de pitié. Une autre était allée se saucer à Cayo Coco ou Cayo Largo, ou bien c’était à Santa Cruz ou Santa Lucia, ça n’avait pas d’importance, de toute façon c’était toujours les mêmes muscles, les mêmes bikinis et les mêmes cocktails sur fond de sable blanc, de ciel azur et de mer turquoise; toujours les mêmes sourires et la même amicale soft-pornographie, la même joie de merde.

Passé le seuil des 300 contacts, personne n’a plus ni le temps ni l’énergie de s’investir dans la vie des autres, personne n’est capable de s’attendrir devant la dernière photo de famille, la première dent, la fée des étoiles; personne ne s’intéresse plus aux commentaires sur la routine du dodo ou sur l’ennui, l’ennui mortel qui te prend soudainement et t’empêche de respirer, seul devant ton écran comme je le suis devant le mien, va te faire soigner, il y a des gens pour ça. Moi-même je ne poste plus de photos qu’avec la plus grande parcimonie – instantanés extraits de mes stages en milieux culturels défavorisés, destinés à faire sourire ceux et celles avec qui je partage les mêmes références, et qui se reconnaîtront, au deuxième degré, dans ces images –, je ne m’exprime plus que par citations sibyllines, saisies sur la rue ou dans le métro, faisant entendre une langue vernaculaire dont mes amis, je l’espère, goûteront toute la simplicité folklorique, tout le déphasage par rapport à notre langue et à notre vision du monde, et j’ai presque entièrement renoncé aux mots d’esprits, aux contrepèteries et aux calembours, c’est une question de temps avant que j’arrête tout à fait. Quant à parler de moi, à raconter ce que je fais, à dire ce qui me passe par la tête, ce à quoi il m’arrive encore de rêver, cela est hors de question depuis au moins 2013.

Mes meilleurs amis sont ceux qui me dérangent le moins, et j’aimerais autant ne pas être trop déplaisant moi non plus. Alors je me tais, je m’efface, me masque et disparais.

 

C’était l’hiver 2010-2011, l’âge d’or des médias sociaux et de Facebook en particulier. Les Arabes se soulevaient contre leurs maîtres; la Tunisie, l’Égypte, la Libye semblaient s’ébrouer après un long sommeil, semblable à celui qu’on suppose aux gens durs à la peine. Les protestataires se rassemblaient malgré les interdictions, grâce à Facebook, grâce à Twitter, et nous étions là nous aussi, au Caire, à Sanaa, à Tunis, Casablanca, Alger et El Beïda, grâce aux caméras de leurs téléphones portables. Puis, des hommes et des femmes ont occupé la Bourse de New York et, cette fois, j’y ai cru, pendant un moment j’y ai vraiment cru. Il se passe quelque chose, que je me suis dit, cette fois c’est vrai, il va se passer quelque chose, et à leur tour les étudiants sont sortis dans les rues de Montréal, de Sherbrooke et de Gatineau, et les familles les ont suivis, avec leurs carrés rouges et leurs casseroles, il faisait beau, si beau ce printemps-là, je n’en croyais pas mes yeux, je rêve, je me disais, et bien sûr j’avais raison, j’ai presque toujours raison : je rêvais.

Notre gouvernement était si corrompu que le Premier Ministre, dans un lapsus terrible, parlait à la télévision d’« industrie de la corruption ». C’était #lolpaslol. Puis les rats qui écrivent au Journal de Montréal, à La Presse et ailleurs ont fait leur sale travail de rats, et des gens dont nous avions même perdu le souvenir sont sortis de terre pour prendre la parole et clamer leur désir de soumission, qu’ils prenaient pour leur droit au profit personnel, et vociférer leur haine de tout ce qu’ils méconnaissaient et qui était incommensurable. Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait autant mépriser les artistes, la culture, le savoir, la science, la langue française, jamais je n’aurais cru qu’une telle chose flatte les politiques officielles d’un pays comme le nôtre. Mais soudainement ces gens sentaient l’air frais sur leur peau, le soleil froissait leurs yeux de taupes; le son de leur voix les surprenait eux-mêmes et ils y prenaient goût, il n’était plus question de retourner dans leurs trous. Nous n’avions jamais cru leurs discours possibles, mais ils l’étaient, le pouvoir les flattait, la majorité silencieuse parcourue de grands spasmes régurgitait sa barbarie et, découvrant ses échos dans le monde, en restait comme fascinée, extatique.

Et sur Facebook aussi, la bataille faisait rage. Des groupes avaient été créés; des mèmes étaient produits qui représentaient Jean Charest en Prince Jean, Line Beauchamp en Golum et Michelle Courchesne en Michelle Courchesne. Dans l’autre camp, on riait des Léo Bureau-Blouin, Martine Desjardins et Gabriel Nadeau-Dubois la couche au cul. Et nous débattions; jamais nous n’avions tant débattu. Mais les imbéciles, de l’autre côté, n’étaient pas parlables, il fallait crier, insulter, se battre, et puis les dés étaient pipés dès le départ, alors comme bien d’autres j’ai commencé par masquer certains contacts, dans certains cas plus sévères j’ai cliqué sur « supprimer de ma liste d’amis », ça m’a fait du bien, à tous ça nous a fait un bien immense, sans le rappel constant des gens de mauvaise foi, des loups qui se prenaient pour des brebis, de ceux et celles qui appelaient à plus de nuances mais qui nuançaient toujours du même bord, ou qui passaient par la caricature pour le faire, nous nous sentions mieux, pendant un moment nous étions effectivement bien mieux, peut-être même meilleurs.

L’ordre, comme d’habitude, se remettait de lui-même autour des choses.

 

Le mois passé, des scientifiques ont découvert un animal marin ressemblant à un dinosaure, la vidéo était partout. J’ai aussi vu une adolescente dans un habit de mascotte; elle échappait une affiche par terre, tombait en essayant de la ramasser et restait comme ça sur le dos, incapable de se relever à cause de son déguisement. J’ai ri pendant dix bonnes minutes, d’un beau rire franc comme je n’en avais pas eu depuis longtemps. Puis, une amie a relayé un article dans lequel on apprenait que les magasins Target se retiraient du marché canadien; 17600 employés se divisaient un montant de 70 millions de dollars, ce qui correspondait à peu près au même montant que le seul P.D.G. allait toucher en indemnités, bien qu’en tant que patron, il puisse passer pour le principal responsable de cette débâcle. La fille en était toute indignée, comme si c’était nouveau, comme si nous pouvions y faire quoi que ce soit. Pars une pétition avaaz, que je me suis dit, ça va nous donner une raison de te flusher. Heureusement, j’ai ensuite aperçu un lien qui renvoyait aux images des robes les plus laides de la cérémonie des Oscars; j’ai cliqué, c’est toujours drôle de se moquer des vedettes. Puis, il y a eu cette affaire de robe bleue et noire, ou blanche et or, ça m’a intéressé pendant dix minutes, mais, à la onzième, un gars avec qui je suis allé au secondaire a demandé à son réseau de quelle couleur était la robe et j’ai complètement débarqué. Tu sais qu’une histoire est usée à la corde quand un fan de La Voix la relaye sur Facebook. Une heure plus tard, une autre amie partageait la nouvelle concernant l’abandon des poursuites de la Ville de Montréal contre les contrevenants aux règlement P-6; elle n’en reviendrait donc jamais? De la politique, des opinions, des revendications, il y a des endroits pour ça. Je l’ai masquée.

J’ai plus de 520 amis Facebook. Là-dessus, moins de 150 dont je lis encore les commentaires, soit que j’ai supprimé les autres, soit que les algorithmes de Facebook s’en sont chargés pour moi, Dieu merci. Il m’en reste aussi une douzaine que je fréquente dans la vraie vie, ceux-là ne sont pas toujours drôles: l’un d’eux en particulier a tendance à perdre ses emplois, ses blondes, ses cheveux, il est abonné au malheur et moi à ses lamentations. J’essaie de lui remonter le moral, je lui ai même montré le vidéo de la fille dans l’habit de mascotte, mais il a dit « C’est comme moi », il pleurait presque, « je tombe tout le temps, on dirait que je suis pris dans un rôle et que personne m’aide jamais ». Au moins personne te filme, j’ai répondu, mais ça ne l’a pas amusé, il est vraiment au bout du malheur, celui-là, impossible à fréquenter. En plus, il s’en prend constamment au gouvernement, il ne connait pas l’étiquette. C’est difficile, les relations humaines, sans étiquette, sans savoir-vivre. Il faudrait l’éduquer, ou le masquer, je ne sais pas. Le problème, c’est que je n’arrive pas toujours à l’éviter, après avoir prétexté trois rendez-vous chez le dentiste et dix-sept obligations professionnelles, les excuses manquent pour me défiler. Si au moins il passait par Facebook pour se plaindre, mais non, j’ai connu des inimitiés moins irritantes que sa personne. Moi aussi je voudrais que les gens soient plus humains, que les gouvernement soient moins corrompus, ta gueule avec ça. Tu ne vois donc pas que nos meilleurs amis sont ceux qui nous dérangent le moins?

 

– Jean -Philippe Martel

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