Je suis la Barbarie

martel

Je ne sais pas si tu te souviens, on sortait à peine des Fêtes et des fous sont entrés dans un bureau parisien pour vider leurs kalachnikovs sur les dessinateurs, rédacteurs, employés et collaborateurs de la revue Charlie Hebdo. Tu ne savais pas bien ce qu’était Charlie Hebdo, mais tu t’en foutais, cet attentat te semblait inacceptable, il constituait même une atteinte à la liberté d’expression, une notion sacrée, défendue par la charte, enfin par une charte, tu ne savais pas trop laquelle, ni même si on l’appelait charte ou quoi, mais en tout cas des fous étaient entrés à Charlie Hebdo et avaient tiré sur des gens, simplement parce que ceux-là n’avaient pas cédé à la menace intégriste. Chacun a droit à son opinion, tu as dit, où irait le monde si on n’avait pas le droit de dire ce qu’on pense ? Alors, pendant deux ou trois jours, tu as été Charlie et, avec les membres de ton réseau, tu as vilipendé le recours à la violence pour contraindre le droit fondamental d’exprimer sa pensée, quand on en a une.

Puis, les dignitaires de tous les pays ont marché dans les rues du monde et, t’en souviens-tu ? sur les photos il y avait François Hollande, Philippe Couillard, Denis Coderre et même Yves Bolduc, qui existait encore et qui avait l’air perdu, comme s’il s’inquiétait de la réaction policière, marcher comme ça en plein milieu de la rue, des gens se font tabasser pour moins que ça. Et c’est là que des voix ont commencé à s’élever : tous ces représentants d’un pouvoir corrompu qui défendaient tout à coup la liberté d’expression, est-ce que ce n’était pas hypocrite ? Tu as donc remis ta photo de profil normale, celle où tu portes un t-shirt orange et où tu fais une face de truite avec Audrey, la fille que tu sors avec, et qui fait la même face que toi, en même temps que toi, devant un zèbre du zoo de Granby. J’avoue que c’est drôle.

Tu n’as pas trop suivi le reste de l’histoire, ni moi non plus, mais on a quand même entendu dire que des jeunes islamistes, ou islamiques, en tout cas, eux autres, se sont mis à manifester leur accord avec les auteurs de l’attentat. Je suis Kouachi, ils disaient, et S’ils ne voulaient pas se faire tuer, ils n’avaient qu’à ne pas représenter le prophète dans leur revue, ils savaient bien ce qui les attendait, non ? Ils l’ont cherché.

Des sauvages, toi et moi on était bien d’accord.

Et le temps a passé et autre chose nous a occupés, les coupures dans l’éducation, dans les soins infirmiers, dans les garderies, partout, et comme de raison des étudiants, des étudiantes ont protesté. Tu as dit Encore eux ? Et moi aussi je disais la même chose, surtout quand ils se faisaient frapper, Encore eux, pas de danger que ça t’arrive à toi, ni même à moi, qui passais l’essentiel de mon temps au travail. Je vivais pratiquement au cégep, et quand je n’y étais pas je ne pensais qu’à ça, ma blonde me le reprochait un peu, mes collègues me niaisaient et, pour avoir la paix, je me suis construit une espèce de petit fortin avec mes copies à corriger. Parfois, je profitais d’une pause entre deux cours, deux rencontres, pour m’y réfugier. J’y textais ma blonde, je lui demandais ce qu’elle faisait, comment le petit allait, elle me disait Tu as manqué ça, il perce une dent, ou bien Il se tient assis, elle m’envoyait des photos, je les relayais sur Facebook mais ce n’était pas moi qui les prenais, j’avais l’impression de passer à côté de ma vie et je me demandais qui en profitait pendant ce temps-là, peut-être toi ?

Après quoi les choses se sont aggravées et je t’ai retrouvé sur un groupe Facebook pour se moquer de la fille qui avait reçu un projectile de gaz lacrymogène en pleine face, tu expliquais à qui voulait l’entendre, et même aux autres, qu’elle avait juste à respecter les règles, après tout elle connaissait les risques qu’elle encourait en prenant part à cette manifestation, elle l’avait bien mérité, qu’elle retourne en classe. Je t’ai aussi vu sur Je suis 3143, un site créé pour défendre le flic qui avait tiré dans le visage de la fille en question. Et note bien l’ironie, Je suis 3143, pour défendre la coercition, c’est un grand mot, je sais, Je suis 3143 contre la liberté d’expression. Un peu dans comme Je suis Kouachi, si tu veux, mais en version gars de Mascouche ou de Saint-Rémi. Et sur ces pages et sur ces groupes, tu disais Ben content pour elle, et Dans les court de classe rien de tout sa aurais arriver retournée a l’école pour pouvoir gagné votre vie, et le monde te likait en masse, et tu écrivais aussi C sa que fait une gang de morons ensemble la prochaine fois reste chez vous lol. Et je me suis retenu, tu ne peux pas savoir combien je me suis retenu de te dire ce que je pensais de tes raisonnements, si on peut appeler ça comme ça, et de ta maîtrise de la langue, qui en rejouait la pauvreté. Puis tu t’en es pris aux profs de cégep qui défiaient l’ordonnance du CRT, un tribunal patronal, je te le fais remarquer, pour faire grève une journée. Tout d’un coup, une journée de cégep, un cours de littérature te semblaient essentiels à la survie de nos jeunes, c’est comme ça que tu les appelais à présent, ceux que tu voulais jeter en prison et battre et pire encore un mois plus tôt, et tu soutenais que les profs qui défiaient l’autorité pour faire entendre leur désaccord devaient être bannis de l’enseignement et ne plus jamais travailler au Québec, comme en Corée du Nord ou en URSS, ces paradis démocratiques, et là, là, j’ai bien failli te traiter de pauvre con et t’inviter à te battre mais je ne l’ai pas fait, parce que je continue de croire à la culture, voilà, j’ai cette faiblesse, je crois à la culture et la culture, c’est précisément le contraire de la sauvagerie, c’est une manière d’être, une manière surtout de régler ses différends avec dignité, grâce au dialogue, et donc céder à la violence te donnerait raison, la culture ne sert à rien, la culture c’est con, la preuve tu n’en as pas et tu t’en passes très bien.

Puis le soleil s’est remis à briller et j’ai réussi à m’évader du cégep et à salir un peu de vaisselle à la maison, ma blonde était justement assise par terre avec le bébé, elle m’a demandé si j’avais vu ça, dans Le Journal de Montréal, en Abitibi un bébé avait subi de graves blessures à la garderie, sa mère racontait qu’elle avait cherché un CPE pour son petit mais qu’elle n’en avait pas trouvé, puisque le gouvernement abandonnait le système public au profit du privé, elle s’était donc résignée à le placer en milieu familial, le temps de finir ses études, et alors le chum de la gardienne était arrivé et avait brassé son bébé, qui en garderait des séquelles pour toujours. Le gouvernement avait une part de responsabilité là-dedans, disait la mère, parce que l’État ne surveille pas les garderies privées, c’est une manière de surseoir à sa responsabilité civile, et la voix de ma blonde tremblait, je m’en suis rendu compte quand elle a lu le commentaire d’un internaute qui soutenait qu’en fait, c’était la faute de la mère si son bébé avait été brassé par un fou qui possédait une garderie, elle n’avait qu’à le garder avec elle, Dans la vie on fait ses études avant de faire des enfants, il disait, et douze personnes aimaient son commentaire. Ma blonde pleurait maintenant tout à fait, et notre bébé à nous la regardait avec inquiétude, mais elle a quand même poursuivi sa lecture. Une Lavalloise ajoutait que la mère n’avait qu’à ne pas faire d’enfants, si elle n’avait pas d’argent, et 33 personnes trouvaient qu’elle avait raison. Ma blonde criait presque Ça va s’arrêter où ? Non mais ça va s’arrêter où ? et notre bébé hurlait encore plus fort qu’elle, Si on ne peut plus faire d’études après avoir eu d’enfants, ni laisser nos enfants en confiance à la garderie, qu’est-ce qui nous reste ? Est-ce qu’on peut seulement faire des enfants ? Vivre, tabarnak ?

J’aurais voulu la consoler, lui dire quelque chose de doux, mais il fallait que j’y aille, je donnais un cours du soir sur Dom Juan à une trentaine de jeunes professionnels qui ne pensaient à peu près qu’à leurs gages, leurs gages.

Quand je suis revenu chez moi, après mon cours, la maison était plongée dans le noir. Le bébé dormait dans la chaleur de ma blonde qui dormait elle aussi et je n’ai pas voulu déranger tant de beauté, alors je suis allé voir sur Facebook où tu en étais, Claudette Dupont, avec tes opinions à peine lisibles, et toi, Nathalie Rousselle, Au premier rang pour narguer les policiers Désolée pas de pitié !!!, j’ai cliqué sur ton profil, et ta photo de fond d’écran représentait des chiens et je me suis dit Tiens, elle trouve peut-être que les humains manquent de cœur, elle a donc lu ses propres commentaires ? Et puis je suis tombé sur ton profil, Stéphane Desmoulins, représenté par un carré vert, et tu avais l’air pas mal fier avec ton uniforme militaire, ton gros gun et ton petit afghan, oui, tu avais l’air fier d’aller dans des pays que tu n’as jamais entendu parler de, pour aller faire régner la paix, c’est-à-dire l’imposer, parce que les gars d’en face, n’est-ce pas, semblent avoir une autre vision des choses, et plus je te regardais, plus je me disais Une balle perdue, un cave de moins. Après tout, tu connais les risques du métier, aller là-bas, c’est dangereux, j’espère que tu ne t’attends pas à ce qu’on pleurniche sur le sort de tes enfants, de toute façon si ça se trouve ils sont de la même engeance que toi. Mais je me retenais, parce que je ne suis pas comme ça, je ne suis pas le genre de sauvage qui écrirait Good job les gars sous la photo d’un flic qui défonce la gueule d’une étudiante, non, je ne suis pas Daniel Gagnon, propriétaire à Pierre Minimécanique, ni Alain Comtois, ancien employé de Boston Pizza qui profite de sa liberté d’expression pour dire Plus vite y parte moins chère ça coûte, ce n’est pas ma vision de l’avenir pour le Québec, ni pour l’Afghanistan, si tu veux savoir. Mais plus je te lisais, plus j’avais envie de faire comme toi et de laisser libre cours à ma rage, à ma colère, et de te demander si tu comprenais bien les discours des politiciens qui s’adressaient directement à ton cœur, c’est-à-dire à ton portefeuille, et s’il t’arrivait, vu ta maîtrise de la langue, de te sentir confus quand tu recevais une lettre officielle, mais je savais que si je te disais ce que je pensais, dans les mots que je le pensais, cette chronique ne paraîtrait jamais, on me dirait Ce n’est plus de la littérature, je ne sais pas si tu saisis à quel point c’est pervers : tout ce que je peux faire, c’est représenter mon impuissance. Puis j’ai cliqué sur un autre lien et je suis tombé sur le New York Times, qui expliquait pourquoi certains membres du PEN Center USA, une association militant pour le maintien de la liberté d’expression et l’avancement de la littérature, se dissociaient du prix accordé à Charlie Hebdo et, pour eux, les dessins de Charlie Hebdo témoignaient d’une arrogance envers les musulmans qui était en elle-même coupable, cette revue n’était pas digne de leur idée de la littérature, ni même de la liberté d’expression, et parmi ces éminents écrivains il y avait Michael Ondaatje, Michael Cunningham, Joyce Carol Oates et je me disais Bon Dieu, mais ils n’ont que ça à la bouche, obéir, et Si ces gens représentent effectivement ce que notre civilisation fait de mieux, de plus élevé, à quoi bon se battre pour elle, qui consent au silence ? À quoi bon résister à l’envie de t’envoyer chier quand tu t’en prends à ceux qui te défendent contre le gouvernement que tu détestes ? Pourquoi ne pas abandonner et crier comme toi La culture ne sert à rien, la culture c’est con, à la gueule de ces écrivains qui ne sont pas seulement des perdants mais qui ne peuvent que perdre, puisqu’ils refusent le combat, et avant de tomber endormi j’ai encore eu le temps de me dire Crevez donc bande d’ignorants, et vous aussi, distingués intellectuels, disparaissez, effondrez-vous avec votre culture et votre civisme, votre servilité, c’est sans doute ce que vous avez de mieux à faire, j’ai hâte que vous mourriez, lol.

Jean-Philippe Martel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s