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C’était un peu avant la fin des classes, quelqu’un a employé le mot de «poète» comme une insulte. Je ne sais plus qui c’était exactement, peut-être la Présidente de la Chambre de Commerce de Montréal, le maire de Québec, un animateur de radio-poubelle ou juste un illettré ordinaire, j’ai oublié, mais ce qui m’a frappé, c’était que l’insulte se passait à présent d’explication. Avant ce jour-là, quand un personnage public employait le terme de «poète» dans un sens péjoratif, il le faisait encore suivre d’une incise ou d’une remarque pour en éclaircir la portée injurieuse, le caractère offensant, mais là, rien, l’adéquation entre la poésie et la nullité semblait au commun des imbéciles absolument consommée, poésie = rêve = ridicule. J’ai dit à ma blonde, Je vais en faire une chronique. La dévalorisation de l’art, la mise au pas de l’imaginaire, c’est intéressant, mais elle n’avait pas l’air sûre, elle a dit Encore? et moi, Quoi, encore? Tu parles pas toujours de ça? elle a demandé, et bien sûr je me suis défendu, Mais de quoi tu veux que je parle? On nous bullshit à journée longue avec la crise, les universités doivent être rentables à tout prix, la formation générale passe pour un frein à la diplomation collégiale, le secondaire j’ose à peine y penser, le primaire est une garderie. Elle a dit Arrête, puis C’est le matin, là, je n’ai même pas pris mon café. Tu grimperas dans les rideaux plus tard, ok?

Dans sa chaise haute, le petit m’a regardé attentivement, avant de se tourner vers sa mère, qui lui a donné une toast au beurre de pinottes. Ensuite, il a fait Non, non, de la tête en criant Dadada, puis il a lancé sa toast par terre et éclaté de rire. Ce fou-là traverserait les pires catastrophes un sourire sur les lèvres.

N’empêche, tout ce que je voyais sur mon fil d’actualité me rappelait ma colère: le gouvernement annonçait une réduction des GES tout en investissant dans le développement de l’industrie pétrolière, Omar Khadr était condamné à verser 134 millions à deux soldats qui l’auraient tué avec la bénédiction de leur gouvernement s’ils avaient pu le faire, et pendant ce temps Untel relayait la vidéo d’un dude qui criait Kevin, Kevin, une autre partageait ses trucs minceur, tout ça se voulait distrayant mais, chaque fois, je me disais Ils s’amusent! Bon Dieu, ils font comme si de rien n’était, pour eux ce n’est rien, ils vivent, les salauds. J’ai pensé à ma tante qui déteste les conversations politiques, ce qui se comprend quand on sait qu’elle défend les libéraux en disant Eux au moins ils essaient quelque chose, et moi De nous fourrer, ce à quoi elle répond toujours Mais toi, qu’est-ce que tu fais? C’est ce que je pensais. Tu parleras de politique quand tu feras quelque chose.

J’ai ouvert un autre thread. Là, le monde s’engueulait à propos de l’intervention policière à l’UQAM. Prenant la défense de l’administration, Lise Bissonnette niait les valeurs qu’elle affectait de soutenir, en inversant leurs termes. Dans sa lettre, l’université était ramenée à un lieu, la contestation à un hurlement et les conditions nécessaires à l’exercice d’une libre pensée requéraient le maintien d’un ordre policier. J’avais déjà le cœur au bord des lèvres quand un de mes amis a relayé l’annonce du Service d’aide psychologique de l’UQAM, spécialement conçue pour les étudiants touchés par la grève. Ça disait Les événements des derniers jours ont peut-être provoqué des émotions et des réactions que certaines et certains d’entre vous peuvent trouver difficiles à gérer. Suivaient un numéro de téléphone et un autre, référant à un local. Je n’étais même plus en colère, j’étais défait, à ramasser à la cuillère. Je pensais à ma chronique, au lieu où elle allait paraître, L’Inconvénient, qui devait à la base désigner une «conséquence fâcheuse», l’«aspect désavantageux ou négatif de quelque chose» (Larousse), ce qui peut-être constituait l’essence du travail intellectuel, mais à présent que le mot poète n’était plus employé que comme une insulte, à quoi bon? Non, vraiment, la pensée, la beauté n’ont plus de sens. Seul le recours à la violence serait encore un peu moral, un peu défendable, mais nous sommes si civilisés, si policés que ça me fait mal. Ma blonde qui me voyait fondre m’a demandé ce qu’il y avait, j’ai dit L’injustice et le mensonge provoquent chez moi des émotions que je trouve difficiles à gérer. Le bébé a éclaté de rire, moi aussi, je riais tellement que des larmes coulaient, ma blonde a vidé son café dans l’évier et, le plus sérieusement du monde, elle a décrété que j’avais besoin d’aide.

Depuis 1980, un penchant à s’opposer au monde adulte est vu par les psychologues comme le symptôme principal d’un trouble dûment documenté (le TOP). Depuis quelques années, ce diagnostic s’étend aussi aux adultes qui tendent à la désobéissance, à l’hostilité et au défi, de sorte qu’un sujet qui refuserait de taire ses opinions hétérodoxes ou qui ne voudrait pas se soumettre à des règles qu’il juge absurdes serait non seulement jugé déviant par rapport à l’idéologie dominante, il serait considéré comme un malade mental. On voit comment la science, ici, glisse vers (sous?) la politique, comment le savoir même concourt à fabriquer de la soumission. Il s’agit sans doute d’un phénomène que je devrais haïr et combattre, mais parfois, quand je pense à tout ce contre quoi il faudrait lutter, aux abysses de connerie dans lesquelles semblent avoir sombré tous ceux et celles qui n’espèrent plus que payer le moins de taxes possible, parfois, quand je pense aux innombrables heures qui restent avant que je retourne me coucher, une fatigue telle me prend que j’ai envie d’abandonner.

Je croyais avoir des convictions, mais non, c’étaient des obstacles avant que la nuit ne vienne. Mais le jour est long. Souriant de mon mieux, j’ai donc proposé de sortir. J’ai dit Ça nous ferait du bien, il me semble. Ma blonde a demandé Où? Il pleut, et moi Qu’est-ce que le monde fait par un beau dimanche pluvieux? Je n’avais besoin de rien, mais je savais que j’arriverais quand même à dépenser de l’argent. Ma blonde a accepté, nous avons habillé le petit et nous sommes mis en route.

Sur la 40, un bouchon de plusieurs kilomètres nous a aspirés. Il me semblait que c’était le même bouchon que la veille, avec les mêmes voitures, les mêmes conducteurs et conductrices, clutch, déclutch, j’avais le goût de sacrer, mais, en embrayant sur la 15, la situation m’est apparue sous un jour nouveau, beaucoup plus agréable, souriant. S’habiller, se brosser les dents, étrangler le petit dans son siège d’appoint, manquer mourir derrière un dix roues, jouer du coude pour changer de voie figuraient parmi les activités collectives les plus célébrées en notre monde, et pour une fois ma famille et moi participions à la fête, nous éprouvions les mêmes sentiments violents que Monsieur-Madame Tout-le-monde, le même écœurement qu’eux, en même temps qu’eux, et c’était beau.

Idéalement situé à l’intersection de l’Autoroute des Laurentides et de la 640, le Carrefour Laval est l’un des plus grands centres d’achats intérieurs au Canada. S’y garer relève de l’exploit, mais qu’importe? L’exercice permet d’apprécier le parc automobile lavallois, sous-compactes orange et vert fluo de pimpantes septuagénaires, berlines remontées de jeunes hommes vernaculaires, berlines battues à l’os conduites par des immigrants de l’Est de la ville, VUS aux vitres teintées, VUS avec des autocollants Baby on Board, VUS coréens ou japonais ou américains, beaucoup VUS.

La particularité du Carrefour Laval réside dans sa proposition esthétique, qui vise à recréer une expérience consumériste organique dans un cadre contrôlé, à l’abri des intempéries. En effet, ce centre d’achats se présente comme la reproduction, à l’intérieur, d’un quartier commercial ordinaire, avec ses devantures de briques, ses auvents et ses places, ses terrasses et réverbères. À bien des égards, il rappelle certaines œuvres d’art inspirées du Net, mais, là où les artistes contemporains jouent sur la frontière entre les niveaux de réalité (le plus souvent en la gommant pour mettre en lumière les éléments humains que la machine n’arrive pas à altérer, mais parfois aussi en l’accentuant afin de souligner le recul de l’élément l’humain devant la machine), ses concepteurs ont plutôt opté pour l’approche inverse, c’est-à-dire qu’ici, le surgissement d’éléments urbains conventionnels ne rappelle pas le caractère humain de l’expérience-magasinage, mais opère au contraire une sorte de renversement entre l’organique et le contrefait, faisant des boutiques comme celles qu’on trouve sur les rues Wellington à Sherbrooke, Beaubien ou Bernard à Montréal, Principale à Granby, etc., les éléments profondément anormaux de sa composition – et de nous, les consommateurs, non pas des acteurs individualisés, appelés à réaliser leurs désirs individuels, mais des objets animés, accomplissant mécaniquement la fonction d’ensemble de cette ville à l’intérieur de la ville.

Nous avons laissé la voiture dans le stationnement à l’arrière du Simon’s et pris une allée au hasard, celle du Lacoste, Tristan et Quicksilver. Des familles parlant des langues étrangères déambulaient à nos côtés, elles poussaient des enfants de l’âge du nôtre dans des poussettes semblables à la nôtre, leurs enfants babillaient comme notre bébé pendant que les parents faisaient les mêmes calculs que nous. Tous, nous étirions la tête en passant devant le Godiva, qui offrait les mêmes délices chocolatés à Laval qu’aux Galeries Royales Saint-Hubert, au Rockefeller Center et aux Galeries Petronas. Des dames d’un certain âge, qui auraient pu être ma mère, s’arrêtaient devant le Swarovski et la Bijouterie Orly. Les hommes les attendaient à la terrasse du Second Cup, j’ai dit à ma blonde, Nous irons au Starbuck’s, la chaîne est plus importante, le café meilleur. Un groupe de jeunes en survêtements fabriqués en Asie du Sud-Est nous ont dépassés en riant (trois bandes blanches sur les jambes, maillots arborant le fameux fauve élancé sur la poitrine, casquettes marquées du swoosh mythique) et des filles voilées portant en leggings sont entrées au True Religion Brand Jeans. Une vendeuse m’a dit Bonjour, Hi, et je lui ai répondu en anglais, ma langue secondaire, comme la sienne. Je pensais au faux-débat sur les signes religieux ostentatoires, j’avais envie de jeans Levi’s et me sentais si bien que, près des bancs devant la boutique Mont-Blanc, j’ai attrapé la main de ma blonde, qui me l’a abandonnée. Je n’avais encore rien acheté, ça importait peu, j’ai proposé de manger à la foire alimentaire, ma blonde a dit Oui, et si ce n’est pas ça le bonheur, je ne sais pas ce que c’est.

Après avoir hésité entre le Zouki’s, un comptoir maghrébin où travaillait une famille grecque, et le Tandori, tenu par des Vietnamiens, j’ai commandé pour un TeenBurger et une poutine du A&W, comme je le fais toujours, partout. Ma blonde, évidemment, a fait un choix plus santé et pris un sandwich végétarien, enveloppé de Saran Wrap, qu’une adolescente en surpoids lui a servi dans un sac de plastique. C’était fait pour être goûteux et ça goûtait en effet. Nous sommes revenus en prenant une autre allée par hasard, avons ralenti devant le Yves Rocher, jeté un œil au San Francisco, snobé le Sports Experts et le Renaud-Bray, et finalement nous nous sommes arrêtés une dernière fois devant le Swatch, dans «les Jardins», une espèce de petit parc recréé pour les enfants, pour les vieux et les égarés comme nous. En approchant avec la poussette, j’ai remarqué une volière, qui reproduisait l’idée qu’un Nord-Américain pouvait se faire de la jungle tropicale, et derrière les barreaux des oiseaux de toutes les tailles, de toutes les couleurs, se regardaient les uns les autres, mangeaient, dormaient, chantaient et caquetaient, comme n’importe quel animal à sa place. Je regardais la volière, ma blonde, la volière, je sentais la maladie revenir quand ma blonde a dit Ok, ça suffit, on y va.        –   Jean-Philippe Martel

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