Le déjeuner de la rentrée

C’était ma première rentrée au cégep. J’avais été engagé trois jours plus tôt et je devais choisir les œuvres que je mettrais au programme, monter mes plans de cours, trouver le damné photocopieur. Pour nous aider, les autres profs engagés cet automne-là et moi, le Service pédagogique avait mis sur pied une formation au cours de laquelle des trucs nous seraient donnés pour « répondre aux nombreux défis » que posait notre nouvel emploi. C’était dans une classe à l’éclairage tamisé. Il y avait des grignotines et du café – j’ai pris autant de sucreries que je pouvais et évité tout ce qui pouvait finir sur mes pantalons propres. Plus tard, deux femmes sont arrivées et se sont présentées. Puis, elles ont distribué des feuilles sur lesquelles étaient représentés des moyens de transport. Il fallait en encercler un, qui évoquait notre état d’esprit.

J’avais trois jours pour réfléchir aux orientations des cours dont j’avais hérité, trois jours pour penser à mes évaluations, préparer mes premières séances, monter des exercices, les imprimer… Trois jours pour m’adapter à un nouveau milieu, trois jours pour retrouver un niveau de concentration suffisant pour affronter des dizaines d’adolescents à qui on imposait des cours de littérature, et les spécialistes de mon nouvel emploi croyaient pertinent d’employer le peu de temps dont je disposais en discussions sur les sentiments que j’éprouvais. J’ai penché la tête et cherché la bombe du docteur Folamour parmi les moyens de transport qu’on nous avait présentés. Elle n’y était pas.

Ensuite, les animatrices ont poursuivi leur allocution en se moquant de l’enseignement magistral et de la relation « maître à élève » qu’il supposait, et elles riaient fort. Je veux dire qu’en parlant de ça, elles riaient ouvertement, hahaha. J’aurais aimé rire avec elles, me sentir complice de quelque chose, mais le problème, c’était que j’avais moi-même complété un doctorat à la suite d’un (long) cursus reposant essentiellement sur l’enseignement magistral, et dont j’avais d’ailleurs naïvement cru qu’il me préparait à tenir ma place devant une classe et à communiquer ce que je savais de la littérature. Je les écoutais, ces deux femmes sûres d’elles-mêmes, et je me demandais quels diplômes, quelles expériences justifiaient leur présence devant moi. Peut-être avaient-elles enseigné pendant des années? Accumulé un bagage inestimable? J’ai essayé de les imaginer devant une classe d’adolescents, avant d’abandonner, je trouvais ça trop chien. C’était une hiérarchie, il fallait respecter la hiérarchie pour toucher un salaire, et j’avais assez payé pour étudier, assez travaillé gratis pour ne pas respecter cette hiérarchie à mon tour.

Chaque fois que je me plains de mon travail, chaque fois que j’ai envie de m’en plaindre, je pense à ceux et à celles de mes amis qui n’en ont pas et qui en voudraient un. Je pense à Caroline qui au cours de ses études s’est mérité toutes les bourses d’excellence, en plus de travailler pour des groupes de recherche et de coordonner la publication d’ouvrages scientifiques. À présent, Caroline voudrait appliquer sur les postes des professeurs qui lui ont enseigné et qui partent à la retraite, mais on les a abolis, ces postes, par souci d’économie, d’efficience et de progrès. Caroline aussi a des soucis d’économies, d’efficience et de progrès. Je la connais depuis des années, elle a étudié la place et la fonction des réseaux de femmes dans la constitution du champ littéraire québécois au début du dernier siècle, et maintenant elle se présente comme « passionnée de littérature ». Sinon c’est interminable, elle m’a expliqué, il faut que j’explique l’intérêt de mes recherches aux bonhommes des RH, le lien avec la littérature aux éventuels collègues, toute. Nous sommes allés prendre un verre, je l’écoutais en souriant. Quand j’ai commencé mes études, elle a continué, les profs nous disaient qu’on était chanceux, nous autres, les babyboomers allaient bientôt prendre leur retraite, on arrivait juste à temps. Et on s’est lancé là-dedans tête baissée. Mais je trouverai jamais de job à l’université, c’est juste bloqué. Je suis donc refoulée vers les cégeps, mais puisque les bourses de doctorats et de post-doctorats se font elles aussi plus rares que jamais, des centaines de candidats s’ajoutent à la liste. Et ça, c’est sans compter les compressions qui affectent les cégeps eux-mêmes. Ils nous ont menti, Jean-Philippe, il nous ont juste menti. On leur a servi à garnir leur cv et maintenant ils nous disent qu’il faut faire des sacrifices, qu’on n’a pas les moyens de payer pour tout le monde. Je comprends bien : même moi, j’ai pas les moyens de payer pour moi.

Plus elle buvait, plus Caroline me saoulait. Et puis, le lendemain, j’entamais ma quatrième rentrée comme prof de cégep, je ne voulais donc pas rentrer trop tard. L’ambiance au travail n’était cependant pas à la fête : tout le monde ne parlait que de notre convention collective échue, de la détérioration de nos conditions de travail, des mille et une vexations que la direction semblait prendre plaisir à nous imposer. Cette année, le déjeuner de la rentrée avait été réduit à un simple café. Mais pour la première fois depuis que je travaille là, je n’y suis pas allé. Moi, le bon élève, celui qui a toujours envie de bien faire, je suis resté à la maison pendant que les dirigeants de ma communauté s’exprimaient sur les « enjeux » et « défis » que « le Québec de demain ». Je peux bien le dire, c’est la présentation du « Plan de réussite », l’année dernière, qui m’a décidé. Avant de l’entendre, j’étais encore curieux de connaître les grandes orientations de mon cégep, enthousiaste, même, à l’idée de les adopter, mais les collègues et moi avions beau écouter les discours du DG, le charabia des conseillers pédagogiques qui l’ont suivi sur scène, nous n’arrivions pas à en saisir la moindre proposition claire, le moindre énoncé précis. Ce n’étaient que visées répondant à des objectifs, objectifs impliquant la mise en œuvre de moyens, moyens élaborés à la suite de réflexions, réflexions permettant d’alimenter des débats, etc., chaque notion en appelant une autre qui se substituait à elle. Une présentation powerpoint avait également été produite, sur laquelle se retrouvaient, en quatre cercles concentriques, Les étudiants, La formation, Le personnel, Le milieu, et je me disais Câline, c’est à ça qu’ils travaillent? Des powerpoint avec des fleurs et des nuages? Une langue autotélique, ne référant plus à rien qu’à ses propres concepts? Et j’ai repensé à ces conseillères pédagogiques qui s’étaient moquées de l’enseignement magistral en disant L’étudiant est au cœur de l’apprentissage, et soudain le sens de cet énoncé m’est apparu comme ceux du Plan de la réussite et des autres interventions pédagogiques auxquelles j’avais assisté jusque-là : s’en prendre à l’enseignement magistral ne servait pas à mettre en place une alternative, ça ne devait même pas le faire, ça ne faisait que redire une adhésion à un système dominant, à un « renouveau » au moins aussi vieux que moi et, surtout, à un mode d’être-en-institution-d’enseignement qui niait la formation que nous autres, maîtres, avions reçue.

Le sens des mots ne se trouvait pas dans leur référent, il était dans l’acte de les dire. Le signifié, c’était le signifiant lui-même; le sens, le message.

J’ai pensé au vers de Dante, O vous qui entrez, laissez toute connaissance!

Il était l’heure de rentrer. Nous étions déjà dehors, quand Caroline a lâché, Tu te rends compte qu’à cette heure, je cache mon doctorat sur mon cv? Je me suis fait dire que je devais mettre ma vocation de prof de l’avant, que c’était ma sensibilité pédagogique qui faisait défaut dans mon dossier. J’ai participé à une dizaine de colloques internationaux, dirigé des ouvrages dans lesquels les signatures les plus prestigieuses du monde universitaire apparaissent, et à présent je me concentre sur mon expérience de tutrice au Centre d’aide en 1996, sur mon amour pour fucking St-Hyacinthe ou Terrebonne ou n’importe quel ostie de bled où un poste à temps partiel s’ouvre pour une session, ce qui me permettrait de toucher 4,40$ de chômage à l’hiver. Je me suis même inscrite à une formation donnée par des étudiants de troisième zone auxquels j’ai enseigné en 2003, tu imagines? Comment rehausser ses powerpoints, Apprendre à déjouer le plagiat, Dynamiser sa prestation d’enseignement. Dynamiser sa prestation d’enseignement, tabarnak! Je suis à boute. Je suis tellement à boute.

Moi aussi, j’étais à boute. Je l’ai embrassé et je suis parti. En attendant l’autobus, j’ai fait une petite tournée de mes réseaux virtuels. Déçu de Tinder, Carl s’était acheté un chien, Marie-Christine était écœurée de sa job où elle devait remplir des quotas (de quoi? Je ne l’ai jamais su), Nicolas saluait la privatisation annoncée de la SAQ en vantant les économies de salaire qu’on ferait et Caroline, encore elle, lui a demandé s’il se rendait bien compte de ce que ça impliquait. Nicolas a écrit, De quoi? Et Caroline, Des gens vont perdre des jobs convenables pour travailler au salaire minimum, et Nicolas a repris, C’est une question d’efficience, il va y avoir des sacrifices à faire, et j’espérais que Caroline ne réponde pas, je me disais, Ça suffit, arrête, tu ne gagneras pas. Évidemment, elle a répondu, il fallait qu’elle réponde, Tu vas économiser combien, Nicolas? 50 cents par bouteille? Mettons 50$ par année? Et disons 300$ en impôts? Tu gagnes combien, donc? Rappelle-moi. Et lui, Tes calculs sont erronés, on va économiser beaucoup plus que ça, et elle, Mais je me fous des calculs, je me fous des impôts et de ta consommation de vin! C’est du monde, Nicolas. DU MONDE qu’il s’agit! Et toi tu me parles d’efficience!

Empruntant à la notion d’efficacité sans lui reconnaître d’objet, l’efficience permet la révision constante des cibles de production (mais aussi d’enseignement ou de diplomation) sans avancer de référent stable : on est toujours efficace par rapport à quelque chose, mais on est efficient dans l’absolu, en regard de ce qu’il faut justifier. Cette coquille vide, maintenant, légitime les sacrifices demandés aux employés de la SAQ, les quotas de Marie-Christine, le chômage de Caroline. Au cégep où je travaille, elle explique les coupes du Ministère, que la direction applique sans poser de question, et que les employés du Service pédagogique implantent à leur tour, sous prétexte de « favoriser notre adaptation », par exemple en mettant à notre disposition des « approches » comme l’enseignement différencié, qui suppose la gestion de plusieurs groupes par un seul salarié, ou l’apprentissage inverse, qui renvoie l’étudiant à un contenu externe, mobilisable autant de fois qu’on veut, sans frais. L’autre jour, l’un des employés de ce Service est venu nous voir en réunion départementale pour nous assurer de son soutien dans l’éventualité où les profs de français devraient enseigner l’histoire ou la philo, ou des profs de socio, le français ou la psycho, etc. Je me disais, Qu’importe notre savoir, puisque le savoir est exclu des classes? Ce qui compte, c’est la performance: le sens des mots ne se trouve pas dans le référent, il est dans l’acte de les dire. Alors à mon tour je place l’étudiant au centre de son apprentissage, et je dis que l’enseignement magistral est révolu. Je suis chanceux, j’aborde des tâches-problèmes et mets en place des contextes de réalisation favorables à l’auto-construction du savoir. L’idéal, toutefois, serait d’instaurer des approches-programmes aux cibles de formation parfaitement balisées, tout en diminuant les heures-contact. Plus je pense à cette langue, plus elle me semble belle, parfaite. Elle me rappelle certains tableaux abstraits ou poèmes de Mallarmé, se chantant eux-mêmes comme début et comme fin. Si seulement je pouvais disparaître tout à fait, cependant, ne plus toucher de paye, ne plus manger, le Québec de demain gagnerait nécessairement en efficience.

  • Jean-Philipe Martel

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