Chez Tim

Il neigeait un peu

Ça faisait des mois que je l’achalais avec ça : refaire le chemin que nos ancêtres avaient parcouru et peut-être tracé, de Lachenaie où les premiers de notre nom étaient nés, à Ste-Angèle-de-Monnoir, où leurs descendants s’étaient installés, jusqu’à ce que la ville les avale comme le reste du monde, à la fin du 19e siècle. Puis il a cédé. C’était le lendemain des attentats de Paris, nos réseaux respectifs étaient en feu, on s’envoyait les saisies d’écrans des pires statuts sur lesquels on tombait, la peipeine la plus convenue, les solutions les plus délirantes, les explications les plus pédantes, les amalgames Islam-terrorisme-réfugiés les plus bêtes, les peurs les plus conformes à ce qu’il (ne) fallait (pas) penser en ce moment, ce n’étaient pas les exploits qui manquaient ce soir-là. Puis il a dit, On part samedi prochain, viens me rejoindre chez moi, on part à neuf heures tapantes.

J’ai compris que c’était un vrai rendez-vous en le voyant grelotter devant sa Jetta. Je lui ai serré la main, c’est mon frère, on fait ça depuis des années, avant on se disait salut et ça suffisait. On est partis dans un crissement de pneus et je l’ai laissé rouler sans rien dire. Ça sentait la robine et le Colgate, et ça m’a fait penser à l’époque où je partageais un appartement avec lui, quand on passait nos vendredis à descendre des shooters parce que c’était vendredi, et quand, le lendemain, on s’encourageait d’un divan à l’autre en se lançant des phrases au deuxième degré, Hang in there, buddy, ou Gatorade, gros ? Je le regardais conduire d’une main, les yeux rivés sur l’horizon et le pied enfoncé sur l’accélérateur, il me faisait penser à mon père, je veux dire le nôtre, qui roulait comme lui au-dessus des limites permises, et j’avais envie de parler du temps où on faisait la route de Sherbrooke à Montréal ensemble, mais j’ai gardé le silence et Vincent a bifurqué vers la nouvelle halte routière, à Orford. Alors j’ai pris ma meilleure voix d’Homer Simpson, et j’ai dit Hum, des beeeeignes…

Dans la file devant moi, une petite fille hésitait entre les Tim Bits, les beignes glacés, fourrés, à l’ancienne, biscuits aux pépites de chocolat, au beurre d’arachides, etc. Elle consultait son père, Lequel je veux le plus, tu penses ? Derrière nous, un groupe de retraités attendaient en file. L’un d’eux soupirait, mon frère l’a fusillé du regard, puis il a dit, assez fort pour que l’autre entende, De quoi ça peut être pressé, ce monde-là ? De crever ?

Ils étaient une demi-douzaine à s’être donné rendez-vous là, ça devait être une sorte d’habitude, le petit café du samedi matin. Puis l’enfant s’est décidée pour un beigne (rose avec des décorations multicolores), et quand ça a été mon tour j’ai commandé douze roues de tracteur et un café corsé, la fille m’a demandé Foncé ? J’ai dit Oui, c’est ça que ça veut dire. Vincent a dit un café normal, la fille a compris, et on est allés s’asseoir près des fenêtres.

J’aime ça des fois, du café de même, a dit mon frère. Peut-être pas au point de manquer une rencontre de l’ONU pour aller me chercher un bon deux laits deux sucres, mais j’aime ça. Je comprenais ce qu’il voulait dire, alors j’ai ajouté, What you see is what you get, puis, comme des images du passé me sont revenues en tête, je me suis fourré un beigne entier dans la bouche et j’ai fait semblant de parler, Ahwawa, Ahwawa, c’était une vieille niaiserie de notre père, Vincent a dit : T’es con, et moi : Je vais te crever un rein, te sucer un œil ! Des morceaux de beigne tombaient sur la table, good old days.

J’ai déroulé le rebord et on est partis.

On a roulé jusqu’à Marieville, sortie 37. Le long de la petite route défilaient des rangées de pommiers et de maïs desséchés, puis on a tourné à gauche et sont apparues les premières maisons de ferme en clapboard blanc ou beige, les hangars de tôle, un monde. On arrivait à Ste-Angèle, mais ça aurait pu être St-Basile ou Warwick, Napierville ou La Patrie, n’importe quel village du Québec, c’étaient les mêmes maisons de ferme et les mêmes bungalows des années 1960, les mêmes power-houses des années 2000, les mêmes allées bétonnées et les mêmes pelouses jaunes, les mêmes histoires ceintes de fleurons glorieux. Puis on a aperçu la première maison de pierres pièce sur pièce, et on a compris qu’on était au cœur de la place. La plupart des habitations étaient maintenant construites sur un plan carré, facile à reproduire ; certaines avaient des fenêtres en lucarnes et des rallonges ajoutées au fil des grossesses et des reprises de bail ; les couvertures étaient le plus souvent en pvc même si elles avaient dû être en bois au départ, mais entre chacune des maisons anciennes se trouvait un bungalow ou un split-level des années 1980, un pseudo-manoir Queen-Ann ou des cabanons Réno-Dépôt. Nul besoin de creuser la terre ou de fouiller des archives, ici les strates de l’histoire se donnaient à voir au premier coup d’œil, bâtiments et décombres, surplus et déchets tout à la fois, éclairés par le même petit soleil pâlot.

On s’est arrêtés à l’église. J’ai fait le tour du cimetière, trouvé notre nom sur un certain nombre de stèles. Aucun de nos ancêtres n’avait laissé d’héritage notable. Des certificats de naissance et des actes notariés, des noms sur des tombes et c’était pas mal ça. Vues de cet endroit, les maisons avaient l’air de pierres tombales comme les autres, refuges des vivants qui d’un océan à l’autre se bourraient de café foncé et de beignes glacés avant de déménager dans les champs pour de bon, entre quatre murs, entre quatre planches, tranquilles. J’ai rejoint Vincent à qui j’ai donné une adresse. Ensemble, on a traversé un quartier plus récent, deux ou trois rues qui devaient dater des années 1990 avec des semi-détachés roses et gris, des entrées de garnotte et des piscines hors-terre, et deux autres rues plus récemment tracées, des lotissements minuscules et des maisons de ville en plein milieu des champs. Vincent a dit, On se demande quand est-ce que ça va être beau pareil, ces quartiers-là, han ? J’ai dit Ouan, puis on est passés sous l’autoroute des Cantons-de-l’Est. De l’autre côté, un rang serti de poteaux téléphoniques courait vers nulle part, et partout traînaient les mêmes herses pourries et les mêmes socs rongés par la rouille, les mêmes voitures d’enfants et les mêmes balançoires délavées, les mêmes arrosoirs et les mêmes pneus crevés. Devant la maison qu’on cherchait, Vincent a suggéré qu’on arrête, voir si c’est encore des Martel qui habitaient là, mais j’avais déjà vérifié et ce n’étaient plus des Martel, peut-être une branche de la famille qui avait changé de nom. Dans le fond, a dit Vincent, ça devait pas être beaucoup plus beau que les maisons roses d’aujourd’hui. Non, j’ai fait, mais aujourd’hui cette pauvreté-là est devenue vintage, c’est cool.

Après, on a pris à travers des champs où poussait sûrement quelque chose de comestible, mais où s’accumulaient aussi les retailles de notre histoire, comme une longue série de rafistolages successifs, encerclée par ces Monts noirs des plaines, endeuillés à l’avance de tout ce que ceux d’ici laisseront en plan, comme leurs ancêtres avant eux.

Et on a roulé encore, jusqu’à Montréal et au-delà, dans la Couronne Nord après le boulevard des Seigneurs et les Galeries Terrebonne, et c’étaient toujours les mêmes lieux, toujours les mêmes époques superposées, les mêmes plans reproduits par facilité, les mêmes magasins et les mêmes gens, habillés de la même manière. Je racontais à mon frère ce que je savais des Martel qui avaient vécu ici quand on est arrivés au lieu où ils s’étaient installés. Il y avait une croix de métal pour marquer l’endroit, un petit point de vue, on commençait à avoir faim, Vincent a dit, C’est laid en crisse, et on a continué jusqu’à ce que la rivière des Mille-Iles rejoigne la rivière des Prairies. Là, la terre jaunâtre, comme les cours d’eau qui se croisaient, glissait vers l’Est, où le fleuve et le ciel jetaient leur désarroi. Cet endroit n’avait pas seulement été important dans l’histoire de notre famille, mais dans celle de toute la colonie. À l’époque des guerres iroquoises, des Canadiens l’avaient défendu au péril de leur vie. J’ai regardé au loin. À droite, une affiche annonçait la construction du faubourg Le chic. On a suivi la montée des Pionniers, un gros boulevard, et, alors que je me demandais où on allait manger, sont apparus un magasin Brick, un Centre Hi-Fi, des terrains de stationnement assez grands pour contenir quatre fermes, un comptoir à beignes. Vincent m’a lancé un coup d’œil, j’ai dit : Ok, ça sera pas compliqué, et on s’est arrêtés là.

À l’intérieur, la caissière m’a dit : Bonjour, Hi, Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? How may I help you ? Je me suis dépêché de commander un sandwich, un beigne et un café, parce que même s’il me restait des beignes dans l’auto, le trio me revenait moins cher que le sandwich tout seul. Vincent a pris la même chose et on s’est installés pour manger. Près de nous, un groupe d’hommes dans la soixantaine discutaient dans une langue étrangère. Ils me rappelaient ceux qu’on avait vus à Orford plus tôt dans la journée, et qui étaient les mêmes qui se réunissaient à huit heures trente au comptoir à beignes du boulevard Portland pour parler des femmes qui s’occupaient d’eux mais qui les poussaient dehors après le souper, les mêmes qui dormaient dans des bungalows de Ste-Marie-de-Monnoir en attendant de déménager au cimetière, les mêmes qui se retrouvaient dans un commerce absolument identique, tout près de chez moi, à Montréal, plutôt que de se voir dans un café du Caire ou d’Athènes, de Lisbonne ou de Sofia. Tous ces hommes avaient trouvé dans cette chaîne un contenant suffisamment neutre pour accueillir leurs rites, qui étaient les rites de tout le monde, et ils commandaient du café normal ou foncé, des termes simples dans toutes les langues. Un café, One coffee, Merci, Good night. Ils mangeaient des sandwichs qui n’étaient ni meilleurs, ni moins bons que ceux qu’ils faisaient à la maison, et compensaient avec du gras trans et du sucre raffiné, comme ils l’auraient fait chez eux si leur femme le leur avait permis. À la table à côté, un Bernard et une Jeanine discutaient des fusillades de Paris. Bernard a dit, Encore des intégristes, ça. Moi, a poursuivi Jeanine, ce que j’ai peur, c’est qu’ils s’en viennent toutes ici et qu’ils nous imposent leurs affaires. Mais ce n’était pas une pensée qui l’habitait profondément, parce qu’aussitôt après, sa conversation a bifurqué vers sa nièce de 25 ans qui avait déjà changé trois fois de carrière et qui voulait maintenant rester à la maison pour s’occuper de son bébé. Les jeunes, a commencé Bernard, Ils savent pu ce qu’ils veulent. Moi, a repris Jeanine, je savais ce que je voulais, je l’ai toujours su, une bonne job, une maison, des enfants. Sans même lever les yeux, Vincent a gueulé, C’est donc bon de la mayonnaise ! On peut pas savoir à quoi ça goûte ! On a ri un peu, les deux autres ont dit, Ben voyons, puis, sans la moindre transition, Faut j’aille au Costco, j’ai des affaires à acheter. Jeanine a dit, Va chez BestBuy, ça va t’être moins cher.

Je pensais aux photos d’étrangers et d’étrangères sur Internet, aux enfants en guenilles qui crevaient aux portes de l’Europe et j’ai cherché quelle valeur supérieure Bernard et Jeanine craignaient de perdre, quel élément précis de leur culture ils espéraient conserver. J’ai regardé Vincent. J’ai dit, Ça va ? Et lui, Non, pas fort. J’ai voulu faire une blague pour le remonter, mais rien n’est venu. Puis il m’a demandé si je me souvenais du poste de péage de Marieville et de la manie qu’avait notre père de le passer à toute vitesse. Pour pas donner d’argent à la mafia, j’ai fait. Et lui, Te rappelles-tu aussi comment qu’on avait peur que la police l’emmène ? Je m’en souvenais. Alors il a dit, La police l’a pas emmené pantoute, finalement. Puis, après une pause, Quand on va être partis, nous autres avec, mais je l’ai arrêté, et on est sortis. Il neigeait un peu.

  –    Jean-Philippe Martel  – 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s