Hélène Monette, alias Elena Monetski

Hélène Monette. Photo : Pierre Crépô, Festival international de la littérature (FIL)

Hélène Monette. Photo : Pierre Crépô, Festival international de la littérature (FIL)

J’étais à la campagne quand j’ai appris le décès de mon amie l’écrivaine Hélène Monette. Quelqu’un m’a transmis la nouvelle par courriel, et je suis restée bouche bée devant mon ordinateur. Je savais depuis plus d’un an qu’elle était gravement malade, mais l’annonce a résonné comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Pour la première fois, j’ai regretté de ne pas être sur Facebook. N’ayant personne avec qui partager mon désarroi, je me sentais bien seule. Il était spécifié dans le journal qu’il n’y aurait pas d’obsèques, et, tout en comprenant que « c’était son choix », je me suis sentie doublement abandonnée. Le salon funéraire ne permet-il pas aux gens de partager leur chagrin, d’échanger des souvenirs et d’évoquer jusqu’à plus soif la personne disparue ? Rien là qui fasse mal à personne, me semble-t-il.

Le lendemain, j’ai désherbé le potager en pensant à Hélène et à tout ce que nous avions vécu ensemble : nos aventures avec le Band de poètes, nos excursions dans la région de Baie-Saint-Paul à l’occasion de la Cavale des auteurs organisée par D. Kimm, nos escapades à la piscine de Saint-Joseph-de-la-Rive en compagnie de sa fille Lili – on partait à bord de la Grand Am que j’avais louée pour l’occasion, on entonnait en chœur le dernier hit de Martin Deschamps qui passait à la radio, on mangeait un burger au casse-croûte du coin, on jasait avec une madame assise sur son balcon aux Éboulements, puis on s’étendait au bord de la piscine d’eau salée de Saint-Joseph, Hélène à l’ombre, moi au soleil, et Lili souriait dans sa blondeur adolescente, et Hélène souriait aussi, c’était le bon temps, comme qui dirait.

Il y a aussi toutes les soirées de poésie auxquelles nous avons participé, de la Place aux poètes de Janou Saint-Denis dans les années 1980 à celle (magique !) de la Nuit blanche 2011 organisée par Michelle Corbeil dans le hall de la Place des Arts. C’est ainsi qu’Hélène et moi avons fait connaissance, en lisant nos textes sur scène, bien avant que le mot spoken word fasse son chemin dans la communauté littéraire francophone. Hélène lisait avec une sorte de lamento dans la voix, comme pour faire traîner les mots, leur donner plus de poids, plus de sens. C’était là un plaisir esthétique qu’elle aimait explorer, car ses mots n’avaient pas besoin de support, ils se tenaient tout seuls, ils cognaient là où il fallait. Parfois dans une douceur à fleur de peau quasi fleur bleue, parfois avec l’acidité rebelle d’une ironie bien sentie. On a souvent parlé de son autodérision et il est vrai qu’Hélène pratiquait cet art à merveille. Mais ces dernières années, il me semble que cette capacité à rire de soi avait fait place à une attitude plus sombre, qui en était peut-être l’inévitable corollaire, et où perçait le sentiment d’avoir été « lâchée » ; par qui, par quoi, je ne saurais dire, mais je sais que cela me laissait impuissante et désarmée face à elle.

L’un de mes beaux souvenirs avec Hélène remonte à l’été 2012, par un après-midi de grande canicule que nous avions décidé de passer ensemble. Hélène aimait les rencontres qui pouvaient s’étirer, elle aimait prendre le temps. Nous nous étions donné rendez-vous au Starbucks coin Laurier et Parc, histoire de boire un café glacé dans un endroit climatisé. Puis nous sommes allées déambuler dans les rues d’Outremont, qui ont le mérite d’être pourvues de grands arbres ombreux. Un peu plus haut, sur Laurier, on s’est arrêtées devant une vitrine où était accrochée une jolie robe rouge. « Je la veux ! a dit Hélène. – OK, on y va », ai-je renchéri. Hélène a essayé la robe, qui lui allait comme un gant, et elle n’a pas hésité une seconde à la prendre. « Y a juste avec toi que je m’achète des choses pareilles ! » a-t-elle déclaré. Nous avons continué notre promenade en bavardant de choses et d’autres. Hélène était parfois un être d’une exquise légèreté, qu’il était plaisant de faire rire, tant elle était bon public. Ce jour-là, en avançant dans le vent chaud et humide, on s’était amusées à improviser une chanson western, dont le refrain était : « Comme dans un film de Xavier Dolan… ». Mais Hélène avait aussi ses journées sans humour, ses humeurs décapantes qui n’épargnaient rien ni personne. Il fallait alors faire gaffe, ne pas dire la chose en trop, ne pas réveiller sa susceptibilité. Un jour qu’elle se plaignait de la tournée de promotion que son éditeur lui avait organisée, j’avais rétorqué : « Pauvre toi ! Le nombre de poètes qui aimeraient avoir ce problème… ». Elle l’avait mal pris, croyant que je la jalousais. Ce n’était pas le cas, nous étions bien trop différentes pour que je me compare à elle, mais comme bien des gens, je trouvais exceptionnel qu’une poète-performeuse issue de la marge ait accédé au statut d’écrivaine publiée chez un éditeur prestigieux et reconnue par l’institution littéraire. J’ai compris plus tard qu’elle supportait peut-être mal cette apparente contradiction : parler au nom des marginaux et des démunis, s’attaquer au système, comme elle disait souvent, mais en même temps jouir d’une réputation, d’une tribune privilégiée.

Sous des airs nonchalants, Hélène était travaillante et ambitieuse, elle avait toujours un projet d’écriture en chantier. Elle disait : « Je n’ai plus rien à dire, je n’écris plus… », et la première chose qu’on savait, c’était qu’un recueil de 200 pages allait bientôt paraître. Son plus grand succès, le livre qui lui a valu en 2009 le prix de poésie du Gouverneur général, elle l’a écrit en hommage à sa sœur Thérèse, emportée par un cancer. Thérèse était la marraine de sa fille Lili, et une affection palpable liait les deux sœurs. J’ai croisé Thérèse à quelques reprises chez Hélène. Une femme aux traits fins et aux yeux rieurs. Un être doux et un peu mystique, qui pouvait donner l’impression d’une bonne sœur, une bonne sœur, oui. On le voit dans Thérèse pour joie et orchestre : la sœur qui s’élève au-dessus des mesquineries et de la bêtise, la sœur qui fait figure d’ange protecteur face aux réalités d’une enfance ayant été parfois difficile, vécue au sein d’une famille nombreuse où cela jouait dur, ai-je cru comprendre. Hélène m’a parfois reproché de « l’avoir eue facile », comme si le fait d’être issue d’une famille aisée, cultivée, m’avait prémunie contre toute forme de détresse, comme si je n’avais pas droit moi aussi au mal de vivre. Malgré, ou peut-être précisément à cause de son extrême sensibilité, elle manquait parfois de compréhension envers autrui ; prise par son propre mal-être, elle avait parfois du mal à accueillir celui des autres. Quand j’ai perdu à mon tour une sœur aimée, elle s’est tenue à distance… Peut-être cela remuait-il en elle des souvenirs trop vifs. Peut-être l’expression des condoléances lui semblait-elle trop convenue. Au moment du décès de Thérèse, je lui avais offert un bouquet de fleurs et elle avait paru surprise, comme si elle n’était pas habituée à ce genre d’attention. Hélène parlait souvent de la politesse comme d’une forme d’hypocrisie sociale, mais elle n’en était pas dépourvue pour autant. Elle savait vivre d’instinct. Elle s’irritait des comportements inadéquats ou grossiers, et elle se montrait solidaire de celles et ceux qui en faisaient l’objet.

Le dernier livre paru de son vivant, à l’automne 2014, porte un titre magnifique, bien que glaçant : Où irez-vous armés de chiffres ? Au moment de sa parution, je me souviens l’avoir feuilleté dans une librairie, hésitant à l’acheter tant l’atmosphère qui s’en dégageait me semblait anxiogène. Ce livre résonne en effet comme une sorte de testament, une charge empreinte de lassitude et d’exaspération contre les inepties de ce monde, qu’il s’agisse des mœurs abrutissantes du travail : « Celui qui n’est pas soupesé mesuré à l’heure ou au mois / sans format ni tribu organisation protectorat / n’existe pas / quelques petites soustractions ici et là / et hop / on achève bien les chevaux », ou de la dureté de la vie en société : « Déjà, le ciel est noir de vent / et quand coulera le sang / la pluie horizontale / glacera les badauds / la tête tombera exactement dans le trou / dans le cœur des passants, après vous / le spectacle / continuera, une longue file / de multitude / attend ». À la fin du livre, une courte section contient quelques textes aux accents plus mélancoliques que revendicateurs, peut-être marqués par une certaine faiblesse (liée à la maladie ?) : « Quelque chose se perd / qui ressemblait à l’amour / l’accueil de l’autre, inégal / sur le pas de la porte… », ou encore : « Le mauvais œil bat des paupières / comme une actrice passée date / qui a le trac de la solitude / mais les cils, ce sont des clous… ».

Comme Sylvia Plath, Hélène la poète n’a écrit qu’un seul roman, Unless (1995), qui met en scène les membres d’une famille dysfonctionnelle animés par une quête de sens qui les dévaste tout en leur permettant de survivre, affrontant la sloche, le bruit et la pollution de la ville, la vitesse du siècle et des relations humaines dépenaillées. C’est un roman poétique dans la mesure où la langue y est bigarrée, joueuse et pleine de bravades, mais il obéit néanmoins à une logique narrative, doublée d’une structure rigoureuse. Je me suis souvent demandé pourquoi Hélène n’avait pas écrit d’autres romans. Peut-être n’avait-elle tout simplement pas le temps ni l’énergie que requiert l’écriture romanesque. Mais je dirais que son genre de prédilection était un genre hybride où fiction, poésie et incantation s’entremêlaient, animées par un souffle et une cacophonie imagière qui lui étaient propres. Grande lectrice de poésie, Hélène était aussi friande de romans, notamment ceux des Américains Don DeLillo, Russell Banks, Philip Roth, et nous aimions parler de nos lectures autour d’un café. Sensible à toutes les formes d’art, elle affectionnait les musiciens, les chanteurs et les performeurs, elle admirait les artistes qui, sur scène, savent provoquer des émois collectifs. Bien que souvent intransigeante envers les autres, Hélène avait le don du rapprochement, le don d’une authentique présence au monde. Quand elle était là, elle ne l’était pas à moitié. Et la collectivité était pour elle une valeur fondamentale, qui donnait tout son sens à la vie. D’où son goût pour les lectures de poésie, ces rassemblements où l’art et la camaraderie font bon ménage. La dernière à laquelle nous avons participé ensemble a eu lieu à l’été 2012, dans le cadre des Correspondances d’Eastman. En étaient aussi les amis José Acquelin, Guy Marchamps, Michaël LaChance et Yves Boisvert (hélas décédé peu après). Le lendemain matin, j’ai emmené Hélène se baigner au lac d’Argent. Il faisait très chaud, on s’est laissé flotter dans l’eau douce, puis on s’est assises dans l’herbe pour jaser en mangeant des fruits. J’aimais ces apartés intimes avec elle, ces moments hors du temps, en marge des activités officielles et de la marche rapide du monde.

Au cours des deux années qui ont suivi, nous ne nous sommes pas beaucoup vues, j’avais l’impression qu’Hélène s’isolait, qu’elle faisait « le ménage » autour d’elle, comme si elle était fâchée… Contre qui, contre quoi… ? Les amis pas assez disponibles, la corruption des rapports humains par les nouvelles technologies, la prévalence des considérations économiques sur les problèmes sociaux… Mais peut-être se préparait-elle tout simplement, et sans le savoir, à ce qui allait venir. Hélène a vécu sa vie avec intensité et lucidité, il y a donc tout lieu de croire qu’elle a affronté la mort de la même manière. J’espère simplement qu’il y a eu un peu de douceur. Quand j’ai appris qu’elle était malade, je lui ai écrit pour lui offrir mon aide, mais elle n’a pas répondu. J’ai su qu’elle était entourée de sa fille et de quelques amis proches, ce qui m’a rassurée.

Je ne l’ai revue qu’une seule fois, un jour de septembre 2014. Elle était à la terrasse d’un café, rue Bernard, en compagnie d’une amie. J’ai hésité à lui faire signe, mais elle a agité la main en souriant, m’invitant à m’asseoir avec elles. « Est-ce que je peux te demander comment ça va ? » ai-je lancé. Elle a ri : « Ben oui, tout le monde m’imagine couchée dans un lit d’hôpital avec un tube de soluté dans le bras ! – Hum, c’est un peu normal, quand on n’a pas de nouvelles… », ai-je dit d’un ton que je souhaitais badin. Nous avons bavardé un moment. Elle était de bonne humeur, de cette humeur légère et vaguement moqueuse qui lui était particulière, qui permettait de la taquiner sans qu’elle ne prenne la mouche. On s’est quittées en s’étreignant très fort. Ce fut ma dernière rencontre avec Hélène. Hélène la poète. Elena Monetski, comme la surnommait Guy Marchamps qui lui trouvait l’âme russe.

            Geneviève Letarte

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