Il faut sauver Ville-Mont-Royal

Ville_Mont-Royal

L’idée m’est venue en assemblée syndicale. Yvan, Paul ou Pablo exprimait son mécontentement à propos des négociations avec le gouvernement et se demandait quel était le but des Libéraux, dont les décisions n’avaient rien de logique, rien de justifiable « sur le terrain ». Peut-être juste de nous humilier ? qu’il a suggéré, et alors Joanie, Catherine et Martin ont levé les yeux au ciel, Grosse découverte. Alors je me suis vu, comme en rêve, dans cet amphithéâtre sans fenêtres, les genoux dans la chaise devant moi, avec mon petit stylo, mon petit calepin et mon petit droit de vote, en train d’écouter ces évidences, et je ne comprenais ni ce que je faisais là, ni comment un architecte avait pu dessiner les plans d’un tel lieu : un amphithéâtre pour troglodytes de petite taille, puis des corridors ne permettant pas à deux personnes normalement constituées d’y circuler côte à côte, qui menaient à des salles de classes et des laboratoires informatiques sans fenêtres, des toilettes introuvables, une agora comme une invitation à la fusillade. J’ai penché la tête vers mon calepin. J’avais inconsciemment tracé des polygones les uns dans les autres. De loin, ils donnaient une impression d’ordre, de maîtrise ; de près, de confusion et d’étouffement. Pour me donner de l’air, j’ai sorti mon téléphone et cherché un contrepoids à ce délire architectural. Je suis presque aussitôt tombé sur le site de Ville Mont-Royal.

Conçue par un architecte-paysagiste sur le modèle de Washington, Ville Mont-Royal constitue, depuis son origine, un idéal d’harmonie et d’équilibre. Au contraire d’arrondissements comme Ville-Marie, Pointe-aux-Trembles et Lachine, qui s’étaient développés de manière organique, elle avait été pensée par et pour l’homme, et affirmait par conséquent la préséance de la culture sur la nature. Son site internet annonçait même une « oasis de verdure accessible à tous », promettant « quelques délicieux moments de quiétude, [partagés] avec plaisir ». J’ai donné mon droit de vote à mon voisin, à qui j’ai recommandé de voter pour ceux qui allaient gagner, et je suis parti.

C’était la fin de l’après-midi et le soleil tapait anormalement fort. J’ai pris le métro, puis l’autobus, où les sièges étaient presque tous occupés. J’ai réussi à me faufiler jusqu’à l’arrière où j’ai demandé à un gars si ses couilles étaient si grosses qu’il ne pouvait fermer les jambes. Il a dit Quoi ? et je lui ai fait signe, De la place. Mais il ne m’a pas fait de place. Il s’est levé, puis s’est installé à 30 centimètres de moi, me laissant littéralement renifler ses sous-vêtements, que ses jeans, savamment baissés sous son cul, donnaient à admirer. Pour me calmer, je me suis dit que c’était peut-être involontaire, mais en fait j’étais presque sûr que le gars le faisait exprès, et pire encore, qu’il savait que je le savais, et qu’il savait par conséquent que je choisissais l’évitement, la lâcheté. J’ai regardé par terre. Je vivais dans un monde où, pour faire respecter son droit au dernier siège libre du pire moyen de transport de la ville, il fallait parfois recourir à la violence physique.

Du boulevard de l’Acadie, j’ai marché jusqu’au passage dans la clôture qui sépare VMR de Parc-Extension, puis j’ai pris une avenue au hasard, j’avais l’impression de commettre un méfait, c’était enivrant et beau, de grands arbres défeuillés et des bungalows étaient plantés à intervalles réguliers le long du terre-plein, les réverbères semblaient sortis d’un autre monde, j’étais vraiment dans une « oasis de verdure », sauf qu’elle n’était pas accessible, à cause de la clôture matérielle, bien sûr, mais aussi de celle, symbolique, constituée par le prix des maisons, parmi les plus élevés du Canada. J’ai fait quelques recherches tout en marchant. Le boulevard Laird faisait référence à un ancien directeur de la Banque de Commerce, l’avenue Lockhart rappelait un homme d’affaires d’origine écossaise, le chemin Dunsmuir s’appelait comme une fortune familiale, le chemin Canora évoquait la Canadian Northern Railway, le chemin Royden renvoyait à un président de la prestigieuse Cunard, la promenade Strathcona faisait référence à un baron britannique, anobli après avoir été le principal actionnaire de la Compagnie de la Baie d’Hudson…

Je repensais à mon assemblée syndicale et aux explications qu’on nous y avait données à propos de ce qu’il avait fallu « laisser sur la table » pour « jouer le jeu de la négociation » : la propriété intellectuelle de nos cours contre une vague lettre d’intention sur les étudiant-e-s en situation de handicap, notre silence contre la reconnaissance d’un échelon qui nous était promis depuis dix ans, notre mobilisation contre une augmentation de 5,25 % sur cinq ans, plus deux enveloppes brunes, imposables. Je revoyais la stratégie médiatique employée par les dirigeant-e-s des grandes centrales à la suite de cette entente ; je n’étais plus certain des mots exacts, mais il me semblait bien avoir entendu « victoire historique », et je me suis dit, Une autre comme ça et on est historiquement finis.

Sur le site de VMR, on apprend que le développement de la ville-modèle a été mené de front avec la construction d’un tunnel, qui allait permettre la liaison directe avec le centre-ville de Montréal, en passant sous la montagne. Pour éviter la spéculation, précise la même source, un intermédiaire a acquis l’ensemble des terres nécessaires à la réalisation du projet. En quelques jours, 4 800 acres de terres, surtout des fermes, ont été achetées pour 120 000 dollars. On imagine sans peine le profit, concentré dans les mains d’un petit nombre d’initiés, « pour éviter la spéculation ». On se doute aussi que les fermiers n’ont pas été les grands gagnants de l’affaire. Je me demande s’ils avaient des Yvan, Paul et Pablo, pour dire que le gouvernement, en favorisant ces gens, ne cherchait pas seulement à les humilier.

Je me suis promené sans but jusqu’à ce que j’aboutisse à un parc circulaire. Ça ressemblait au Vieux-Nord de Sherbrooke et à certains quartiers huppés de Berlin que j’avais visités autrefois. Le soleil commençait à décliner et des ombres s’allongeaient sur le mobilier urbain, balançoires, carré de sable, glissoire, tous parfaitement propres et sécuritaires. Je me suis assis sur un banc. Devant moi s’élevait une maison de briques, deux grandes fenêtres au rez-de-chaussée, trois à l’étage, je la trouvais belle et j’avais envie d’y entrer, de savoir comment elle était faite à l’intérieur. J’ai imaginé la cuisine, le salon, puis, au bout d’un couloir, une chambre d’adolescent, avec son lit simple, en bois, ses fanions accrochés au mur, ses trophées. La télé jouait en sourdine et des chuchotements montaient de la cuisine par l’escalier, ça sentait la soupe chaude et le confort un peu suranné. Puis, une voiture s’est arrêtée à ma hauteur et un agent m’a demandé ce que je faisais là. I’m enjoying a moment of delicious quietness, j’ai dit, et lui, Move on.

Alors m’est revenue en tête l’histoire de cette femme qui, après avoir été violée, avait été réprimandée par le juge chargé d’instruire le procès de son violeur, sous prétexte qu’elle avait critiqué le système de Justice, qui accordait plus d’importance au vol qu’au viol. C’est Rima Elkouri qui en a parlé dans LaPresse+, ça se passait en août et le juge s’appelait Boyer, il était déjà passé dans le journal parce qu’il avait affirmé qu’il n’avait pas à écouter toutes les victimes de toutes les causes qu’il présidait. Cette fois, cependant, il n’avait pas seulement humilié la victime d’une agression, il avait carrément félicité le violeur, en lui disant en substance, T’es coupable, mais tu le reconnais. Et on pouvait conjecturer, C’est bien, tu respectes le système. Maintenant, va travailler pour ceux qui habitent ici, dans cette oasis de verdure protégée par une clôture matérielle et une autre, symbolique.

De là, ma pensée a sauté à Marie-Claude Lortie qui, une semaine plus tôt, avait écrit un article sur les restaurants insalubres de Montréal, pour conclure qu’on ne pouvait de toute façon pas vraiment s’attendre à manger dans un lieu salubre pour moins de 30 dollars. Alors je me suis senti happé par une spirale de pensées négatives, qui allait du prix du viol à celui du lait, dont un carton de 2 litres coûtait maintenant plus que ce que je gagnais quand j’ai commencé à travailler, en passant par mon tournant végétarien, non pas dû à mes goûts ni même à mes convictions morales, mais à mes capacités financières. Tout ça était normal, mes hésitations devant le comptoir de viandes et la présence policière à VMR étaient normales, Marie-Claude Lortie et les femmes qui disparaissaient dans les réserves amérindiennes aussi, les protestations des policiers qui étaient accusés d’en avoir abusé l’étaient aussi, et la libération de cet homme qui avait prouvé qu’il n’avait pas commis de véritable agression sexuelle puisqu’il n’avait qu’attrapé le sexe d’une femme contre son gré était aussi normale, les victimes de Marcel Aubut et leur silence, et toutes les autres, dont on ne parlait pas, parce qu’elles-mêmes avaient peur de parler, étaient normales, acceptables dans notre monde, et en écrivant ces mots je me rappelle cette présumée victime de viol traînée en cour par la police qu’elle avait qualifiée de nulle, imaginez l’offense, et cette mère de Laval qui en appelle maintenant au public pour retrouver sa fille en fugue parce qu’elle ne croit pas que la police essaie vraiment de le faire, et tous ces hommes qui ne s’offusquent de la violence faite aux femmes que s’ils peuvent se dire, Elle pourrait être ma mère, ma fille ou ma sœur, parce que juste des êtres humains, ça ne suffit pas, et c’est là que ça m’a frappé : nous allions en assemblée syndicale pour jouer un jeu, oui, mais ce n’était pas celui de la négociation, c’était celui de notre pouvoir, sur lequel nous n’avions pas la moindre prise, mais dont il importait de maintenir le spectacle pour ne pas que nous nous battions dans l’autobus, pour que nous ne renversions pas ce gouvernement qui ne pouvait réclamer 800 millions versés en trop à des médecins mais qui promettait de faire plier ceux et celles qui avait fraudé le BS de 14,36 $, et surtout, surtout, pour que nous n’assassinions pas en pleine rue, avec des gourdins de fortune ou des couteaux de cuisine, des armes rudimentaires, à notre portée, les directeurs de Caisses dites populaires et coopératives, qui expliquent notre endettement par notre incapacité à économiser.

Je n’étais plus du tout d’humeur à marcher, et puis je savais que je n’avais pas d’affaire à VMR, alors j’ai repris le croissant par lequel j’étais passé, puis le boulevard, et je suis sorti de là par le passage dans la clôture, sur le boul. de l’Acadie. En face se trouvaient les immeubles les plus laids de la ville, antennes paraboliques et draps accrochés aux fenêtres, béton, lézarde et béton encore. Pour se protéger du vent, une femme est entrée dans l’abribus où je m’étais blotti. Elle avait peut-être 25 ans, portait une jupe et un manteau qui laissaient entrevoir ses cuisses. J’étais tellement déprimé que je lui ai fait un regard un peu sombre, qui l’a effrayée. J’aurais voulu lui dire qu’elle n’avait rien à craindre, que j’étais seulement fatigué de subir les fluctuations du marché, d’endurer les décisions arbitraires d’un patron qui n’avait souvent aucune idée du travail que j’effectuais pour lui, mais j’ai seulement esquissé un geste maladroit dans sa direction, à mi-chemin entre la salutation et l’accolade, puis j’ai senti une pile de vêtements contre mon pied, jupe rose et collants de laine, abandonnés là après quel malheur ? et la fille a reculé d’un coup, même si je n’avais pas d’arme, même si j’essayais de lui sourire – un gars déprimé et la vie en général suffisaient à la terrifier -, et elle est partie avant que l’autobus arrive.

À la maison, je me suis fait un sauté au tofu, puis je me suis ouvert une bière, et une autre, et une autre, jusqu’à ce que je sois saoul, et alors j’ai repensé à la belle maison que j’avais vue à Ville Mont-Royal. La chambre aux fanions et aux trophées était la mienne, la maison appartenait à l’honorable juge Boyer, j’étais son fils et j’avais parcouru le monde, et voilà que je rentrais à la maison. Maman me couvrait de baisers, papa me questionnait à propos de ce que j’avais vu. Puis, les vêtements que j’avais aperçus en petit paquet triste sur le sol me sont revenus en tête et l’histoire n’a pas été difficile à compléter, je me confessais des crimes que j’avais commis auprès de mon père, qui me donnait sa bénédiction, Tu ne le feras plus ? En tout cas, pas dans ce quartier, et tout était pardonné, tout était effacé. Je respectais l’ordre, qui m’accueillait à nouveau en lui. Tout était correct, et plus que correct, normal, et à la fin je me suis endormi sur le divan, saoul comme une botte.

Le lendemain, en classe, une fille m’a demandé des explications à propos du poème « La main du bourreau finit toujours par pourrir », de Roland Giguère. Alors qu’elle devait répondre à la question : Que permettent les marques de dégradation qui attaquent la main du bourreau, à la fin du poème ? elle s’est mise à arguer qu’après la mort du bourreau, il n’y aurait pas de libération. Je lui ai demandé pourquoi. Elle a dit, Parce qu’après la mort du bourreau, il va juste y avoir un autre bourreau.

–  Jean-Philippe Martel

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s