Le bestiaire de PKP

Autrefois, quand on demandait aux Québécois quelle personnalité incarnait le pouvoir, ils nommaient, selon les époques, soit des politiciens (Maurice Duplessis, Jean Lesage, René Lévesque), soit des hommes d’affaires (les frères Molson, Charles Bronfman, Paul Desmarais, Pierre Péladeau). Aujourd’hui, s’il y a un individu qui représente le pouvoir, vu la singularité de son parcours (fils d’un homme de pouvoir) et la présente conversion de son pouvoir économique en pouvoir politique, c’est bien Pierre Karl Péladeau. À l’instar de son surnom composé de trois initiales bien roides (le pouvoir, au Québec comme ailleurs dans le monde, se conjugue encore largement au masculin), plus médiatique que bien d’autres hommes fortunés qui souvent préfèrent la fraîcheur ombragée de l’anonymat (on pense à Laurent Beaudoin, mais aussi à des hommes issus des « communautés culturelles » tels que Stephen A. Jarislowsky et David Azrieli), moins enclin à vouloir brouiller les cartes en projetant une image autre que celle de l’homme d’affaires (on songe au clown environnementaliste Guy Laliberté et au pharmacien qui vous veut du bien Jean Coutu), PKP incarne pour le meilleur et pour le pire la nouvelle figure du pouvoir au Québec.

Je me propose d’explorer non tant l’homme et ses hauts faits (suffisamment connus) que les représentations que suscite sa personne ; ou, si l’on préfère, j’ai choisi de me pencher sur sa persona, dans le sens où l’entendait Carl Gustav Jung, à savoir les personnages socialement prédéfinis que le public projette sur lui et dans lesquels il devra éventuellement se couler pour tenir son nouveau rôle social. Dans une entrevue passée largement inaperçue1, Pierre Karl Péladeau prévoyait que d’ici 50 ans toute la population mondiale serait végétarienne, étant donné les coûts exorbitants qu’exige la production bovine, et dévoilait du même souffle qu’il s’était converti à cette pratique alimentaire depuis une douzaine d’années – en fait, depuis sa rencontre avec Julie Snyder (en passant, on sait gré au quotidien de la rue de Bleury de nous tenir à jour sur ces infos capitales). La tentation était trop forte et l’ironie trop délicieuse pour ne pas saisir l’occasion par les cheveux : de manière à être tout à fait au diapason avec la vision du monde de PKP, je présente mes réflexions sous la forme d’un bestiaire, cadre tout à la fois contraignant et heuristique.

Je rappelle que le bestiaire est un genre qui apparaît au cours de l’Antiquité, mais qui connaît son heure de gloire au Moyen Âge. Étant donné la vision du monde moyenâgeuse, où le réel est généralement lu à l’aide de la Bible (tous les autres livres ne sont que des extensions de celle-ci), ces traités présentent des bêtes tout autant imaginaires que réelles, et la visée de leurs représentations animalières n’est pas tant d’établir un inventaire exhaustif de la faune qui foulait alors le sol (comme l’entreprendrait aujourd’hui un esprit moderne) que de se pencher sur la nature de chaque animal pour en extraire la sève morale, voire chrétienne. En somme, ce genre s’applique surtout à mettre en relation le monde, en particulier les bêtes, et Dieu (alors la dernière marche du pouvoir). De la même façon (c’est mon pari badin), mettre en « correspondance(s) » (comme l’aurait dit Baudelaire) les bêtes de prédilection du Moyen Âge et PKP nous aidera à révéler les diverses perceptions que nous avons du pouvoir.

licorne

La licorne

La scène du poing levé de Pierre Karl Péladeau, au moment de l’annonce de sa candidature au poste de député du Parti québécois pendant la dernière campagne électorale provinciale, rappelle paradoxalement plusieurs images de « révolutionnaires », notamment celle de la cérémonie des médailles du 200-mètres des Jeux olympiques de 1968, où, souvenez- vous, Tommie Smith et John Carlos, des athlètes afroaméricains, lèvent chacun un poing ganté de noir. Ils célébraient le « black power », PKP célèbre la fierté d’être souverainiste. Il est curieux de constater que les deux situations connotent la même arrogance enthousiasmante, représentent un coup de feu au milieu d’une cérémonie solennelle où la retenue politique est généralement de mise. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette scène a ravi le coeur de bien des souverainistes, en particulier ceux dits « de droite », quoique à moyen terme elle ait sans doute plombé la campagne du PQ – mais ça, c’est une autre histoire. Curieusement aussi, cette entrée fracassante dans la vie politique partage plusieurs attributs d’ordinaire associés à la licorne, notamment la pureté ; son geste, peu soucieux des conséquences, qui a indéniablement quelque chose de pur, est un coup de tête libérateur pour les souverainistes – un affront inquiétant pour les fédéralistes. Pour le dire dans les mots de Max Weber, qui, contrairement à bien des sociologues, fait valoir la dimension relationnelle du pouvoir plutôt que sa dimension institutionnelle, PKP cherche alors à transformer la « domination rationnelle légale » en « domination charismatique ». Du jour au lendemain PKP redonne, comme naguère la licorne pour la chrétienté, un vigoureux élan à la foi souverainiste ; à l’instar de la corne spiralée et pointue, son poing se mue en une flèche spirituelle visant à faire pénétrer l’option du pays au sein de la masse. Dans cette optique, PKP est celui qui excite les souverainistes vers l’orgasme de la nation, qui tout d’un coup semble à portée de la main. Ses efforts considérables pour ressusciter les Nordiques peuvent également être interprétés à la lumière de l’image de la licorne, étant donné l’adulation dont il fait l’objet dans la région de Québec. Le défenseur type de cette image de PKP est sans conteste le très nuancé Mathieu Bock-Côté.

Le griffon

Évidemment, le poing levé de PKP a donné lieu à bien d’autres interprétations ; c’est pourquoi il importe d’élargir la perspective. Au début du Moyen Âge, le griffon, animal hybride qui combine l’aigle et le lion, est perçu comme la personnification du diable, puisque sa puissance redoutable lui permet de régner à la fois sur terre et dans le ciel. De manière similaire, la quinzaine de lockouts découlant de l’arrivée de PKP à la tête de Québecor lui accolent une image pour le moins diabolique, surtout au sein de la gauche socialedémocrate (image que ne partage pas 72 % de la population, qui se faisait de lui une opinion plutôt positive ou très positive, au plus fort du conflit opposant PKP au syndicat du Journal de Montréal en 20102). Ce groupe social n’a de cesse de brandir le spectre de la « convergence », preuve irréfutable du pouvoir démesuré que détiendrait le griffon businessman. Or, après l’épisode du poing levé, certains tenants de ce clan, comme s’ils avaient été soudain frappés d’amnésie, oublient du tout au tout le passé du PDG pour célébrer le « courage » et la « franchise » du souverainiste nouvellement déclaré. La curieuse évolution que connaît l’image du griffon peut nous aider ici à y voir clair, puisqu’à la fin du Moyen Âge, par un revirement spectaculaire, cette bête ne sera plus perçue comme la personnification du diable, mais comme la parfaite incarnation de la double nature du Christ, dieu et homme à la fois, roi du ciel et de la terre. Envoûtée par la puissance de cette créature redoutable, la population moyenâgeuse s’efforce – le processus est long, il est vrai – de transformer cette qualité en un vecteur qui mène à la foi, par une sorte d’apprivoisement de la bête (à la fin du Moyen Âge, seuls les sots tressaillent de peur à la vue d’une tapisserie représentant le griffon). Un phénomène analogue s’est-il produit avec PKP ? À la suite de ses apparitions éclair à l’émission Le Banquier et sur les patinoires extérieures de Québec pour jouer au hockey avec des ados, tout porte à croire que certains l’« apprivoisent » bel et bien, et vont jusqu’à oublier ses faits d’armes à titre de PDG. Le parangon de ce groupe est sans doute l’ex-syndicaliste de la CSN Gérald Larose, qui, en plein lockout du Journal de Montréal, évoquait la « blessure très profonde » de ses employés ; après le poing levé de PKP, dans une volte-face ébouriffante, Larose salue avec enthousiasme sa candidature.

basilic

Le basilic

Pour une gauche peu encline à de telles volte-face, PKP personnifie non pas le griffon, être fantastique trop ambigu, trop associé à la figure d’un sauveur hypothétique, mais le basilic, amalgame du coq et du serpent. On l’aura deviné, le basilic nous permet d’explorer l’image la plus sombre qu’a suscitée PKP jusqu’à ce jour. À l’instar du basilic et de son pouvoir pétrifiant, il est ici perçu comme un être capable de pulvériser quiconque par son seul regard, à la notable exception, il est vrai, d’une petite bête toujours affairée et très ricaneuse, la belette. À cet égard, on ne compte plus les témoignages qui décrivent PKP comme étant « soupe au lait », « colérique », « irascible » et « cruel ». Si vous vous opposez à leurs dires, les partisans de cette image vous rappelleront les accointances de PKP parmi les hauts gradés du Parti conservateur du Canada, dont l’ineffable Kory Teneycke, ancien directeur des communications du premier ministre Stephen Harper, à qui PKP confie la tâche de diriger Sun TV News en 2009, chaîne d’extrême droite qu’il vient de lancer, mais qui sera contraint de démissionner moins de trois mois après son entrée en fonction, en raison de sa proximité avec le parti au pouvoir. Les mêmes vous ressortiront que le prétendu « meilleur coup » de PKP, l’acquisition de Vidéotron par Québecor, serait dû en fait à la Caisse de dépôt et de placement du Québec, qui investit dans cette transaction 3,2 milliards de dollars. Et si vous n’êtes toujours pas convaincu, ils vous rafraîchiront la mémoire à l’aide d’un autre fait : PKP exige, pendant le lockout du Journal de Montréal, le départ de 80 % des employés (au final, plus de 70 % des employés perdront leur emploi) ! De même que Harry Potter refuse de plier l’échine devant le basilic dans le tome deux de ses aventures, de même il faut à tout prix combattre cette personnification du mal, selon les partisans de ce groupe, dont Amir Khadir est probablement le porte-parole le plus éloquent.

Phenix

Le phénix

Pour les plus sentimentaux de nos concitoyens, c’est le phénix – créature qui se distingue, comme on le sait, par sa longévité et sa capacité à renaître de ses cendres – qui permet plutôt de percer le mystère PKP. L’histoire n’est pas si connue : à l’âge ingrat de quinze ans, PKP perd sa mère, qui s’est suicidée ; apparemment, depuis des années, elle souffrait d’une dépression3. Malgré la présence de son père, Pierre Karl est placé en famille d’accueil. L’adolescent, cela va de soi, est atterré ; on craint pour son avenir. Son père, que la population affectionne, vit à Sainte-Adèle ; il collectionne les femmes, mais le personnage est si sympathique et vrai que tous lui pardonnent ses écarts de conduite. PKP termine son secondaire au collège Stanislas, commence son cégep au collège Jean-de-Brébeuf. Tirant des forces d’on ne sait où, il opère alors, à la manière du phénix, une première renaissance en se passionnant pour la philosophie et les sciences politiques, tout en bossant le soir comme plongeur au Big Boy, défunt et mythique resto du quartier Côte-des-Neiges. À vingt et un ans, il se retrouve assis au fond d’une salle de classe de l’Université de Paris 8 Vincennes, où il est inscrit à la maîtrise en philosophie. Durant cette période, sa passion pour le Capital de Karl Marx est telle qu’il change pour un K le C de son deuxième prénom. Mais il suit distraitement l’exposé du professeur, en se disant qu’il ne fait pas le poids devant les étudiants qui l’entourent (eux qui lisent Kant en allemand), et qu’il a peut-être passé les six dernières années de sa vie à se mentir à lui-même, à poser pour la galerie en étudiant la philo alors que, dans les faits, il ne cherchait qu’à échapper à l’emprise de son père. Derechef, il livre aux flammes de l’oubli cette identité d’étudiant, dans une autre de ces tables rases abrasives dont il a le secret. Mais comment renaître cette fois-ci ? Un an plus tard, toujours à Paris, après une réconciliation bien arrosée avec son père chez Maxim’s, il s’inscrit en droit pour, peu de temps après, occuper son premier poste chez Québecor. Deuxième renaissance. Dans Le Livre des êtres imaginaires, Jorge Luis Borges rappelle avec raison que la motivation première du phénix est un désir d’immortalité aussi irrépressible qu’amoral. Dans cette optique, comment ne pas interpréter la scène du poing levé comme une tentative de renaître une troisième fois ? Comment ne pas se méfier de cet être qui aspire à devenir premier ministre du Québec tout en cultivant l’art de la fuite ? se demandent à mots couverts les apôtres de cette représentation de PKP – dont Bernard Landry est le meilleur exemple –, quipourtant le couvent d’un regard bienveillant.

L’ours

On tend à oublier que c’est l’ours et non le lion qui est le roi des animaux au Moyen Âge ; le chasseur qui en fait sa proie exhibe à la face du monde sa force et son courage. Avec le temps, tandis qu’une chasse abusive met en danger l’espèce et que l’ours se replie dans les montagnes, il perd de son lustre féroce et tombe peu à peu dans un discrédit qui frôle le ridicule. Comme on le sait, il est alors supplanté dans la hiérarchie des bêtes par le lion. D’un point de vue fédéraliste, voire pour la majorité des Canadiens anglais, c’est cette trajectoire de l’ours au cours du Moyen Âge qui représente le mieux le parcours de PKP. Au temps pas si lointain où il était à la tête de Québecor, le groupe le percevait certes comme un homme aux idées ambiguës sur la question nationale québécoise, mais aussi comme un homme d’affaires dynamique et fort en gueule. Il suffisait alors qu’une ou deux fois par année, PKP fasse une profession de foi fédéraliste devant un parterre de PDG à Toronto et le tour était joué, le Canada anglais était rassuré et pouvait continuer de vanter les vertus de cet ours hardi et beau. Or, depuis la scène du poing levé, cette image a volé en éclats : l’homme n’a plus grand-chose de rassurant, et plus souvent qu’autrement on le raille en le dépeignant sous des traits aussi peu flatteurs que ceux de l’ours à la fin du Moyen Âge, ou encore en évoquant sa forte ressemblance avec Mr. Bean. Le défenseur par excellence de cette représentation est sans contredit l’ex-taulard Conrad Black, qui, pendant la dernière campagne électorale provinciale, a tenté de ridiculiser PKP en l’accusant de verser dans une sinistre théorie du complot à propos de l’approvisionnement pétrolier du Québec.

Comme quoi l’image d’un homme politique, qu’elle attise le fantasme ou serve d’exutoire, quand ce n’est pas de vil déversoir, en dit aussi long sur nos mesquineries que sur celles de l’homme épris de pouvoir.

                                                                                            – Mauricio Segura

Texte paru en mars 2015 dans le no 60 de l’Inconvénient.

1. Le Devoir, 4 avril 2014.
2. « Un bulldozer nommé PKP », L’actualité, 27 octobre 2010.
3. Pierre Péladeau, cet inconnu, biographie de Bernard Bujold, Trait d’union, 2003.

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