Hashtags et incendies

Ça a récemment poppé sur mon fil d’actualité : vers ce moment-ci de l’année, en 2015, j’ai fait paraître un billet sur le mouvement #jesuischarlie, dans lequel je renvoyais dos-à-dos les fous qui avaient attaqué les bureaux de Charlie Hebdo, les barbares qui se présentaient comme les défenseurs de la liberté d’expression en souhaitant la mort des musulmans et les intellectuels du PEN Center, pour qui les employés de Charlie Hebdo s’étaient montrés coupables d’arrogance et avaient donc un peu mérité leur sort. Je me souviens que la première version de mon texte s’achevait sur un chapelet d’insultes, que je proférais à l’endroit de vraies personnes, dont j’avais sauvegardé les commentaires les plus bêtes parus sous les articles de radio-canada et de lapresse+. J’ai suivi les conseils de Mathieu Bélisles et réécrit la fin de mon billet, qui est effectivement bien meilleur comme ça. Mais ce que je voulais vraiment dire, l’an dernier, c’était Allez donc chier, bande de caves.

Depuis ce temps, le mouvement #jesuischarlie s’est cristallisé dans une formule qui ne s’emploie plus que de manière ironique. Chaque fois qu’une occasion de querelle se présente, quelqu’un dans mon réseau souligne la vanité de toute discussion en employant un hashtag comme #jesuislegrastrans, #jesuisJacyntheRené, #jesuisuncamiondansuneruelle. C’est drôle et décourageant.

Je me rends compte aussi qu’en un an, je n’ai donné que cinq textes à L’Inconvénient. Ce ne sont pourtant pas les sujets ni les idées qui manquent : l’empressement des compagnies pétrolières à relancer la production de pétrole à Fort McMurray; les Panama Papers; le réflexe à peu près unanime à défendre les policiers soupçonnés de violences physiques, psychologiques et sexuelles dans les réserves amérindiennes; la grande réforme annoncée par le quatrième ministre de l’Éducation en deux ans, qui devra elle aussi se faire à coût nul, pendant qu’on continue de sabrer dans les services essentiels, c’est-à-dire de transformer des étudiants et des malades en clients. Chaque jour, une raison nouvelle de s’indigner se présente; chaque jour, j’ai une nouvelle idée de chronique; chaque jour, je suis plus fatigué.

Je crois que c’est dans les suites de l’affaire Jutra que j’ai pris la pleine mesure de mon épuisement. Après les habituelles prises de position pour ou contre des films que presque personne ne voyait plus, sont apparus les premiers méta-commentaires, d’abord Si vous saviez comme j’envie votre perfection, à vous tous qui avez des opinions et savez toujours quoi penser (42 likes, 3 commentaires, un sourire et trois cœurs), puis une citation de Schopenhauer, La politesse repose sur une convention tacite de ne pas remarquer les uns chez les autres la misère morale et intellectuelle de la condition humaine, et de ne pas se la reprocher mutuellement; d’où il résulte, au bénéfice des deux parties, qu’elle apparaît moins facilement (58 likes, dont certains de gens qui s’étaient lestement insultés les uns les autres deux heures plus tôt). J’étais en train de répondre aux uns et autres quand ma blonde est entrée dans mon bureau, Non, elle a dit, Arrête. Tu ne peux pas t’engueuler comme ça avec tes contacts, des gens que tu n’as pas vus depuis des années, que tu connais parfois à peine…

Mais si je ne dis rien, j’ai répondu, c’est comme si j’étais d’accord.

Non, elle a fait. Si tu ne dis rien, tu les laisses mijoter dans leur jus : un seul like, ça fait dur.

Elle ne le savait pas, et pour tout dire moi aussi je l’ignorais, mais j’ai vérifié et elle donnait raison à Schopenhauer, qui ajoutait se faire, par grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de cœur, c’est de la démence; comme si l’on mettait le feu à sa maison. Et pourquoi en effet nourrir les trolls, en ajoutant quelque chose au flot de conneries qui déferle constamment sous nos yeux? Est-ce que j’espère encore convaincre des inconnus de quoi que ce soit? Bien sûr que non. Alors, depuis mai dernier, je ne dis plus rien, je n’écris rien; j’essaie de me concentrer sur l’essentiel, en passant plus de temps avec ma blonde et notre enfant, mais ça aussi c’est difficile, on essaie d’en profiter mais on est constamment happé par le quotidien, le trivial s’invite chez nous par un refoulement d’égout qu’il faut gérer en catastrophe, l’enfant qui fait une otite, une conjonctivite, le bacon dans un centre d’achats, tu arrives au soir de peine et de misère, le temps de te brosser les dents il est déjà trop tard pour l’amour. Et là-dedans il faudrait trouver l’énergie de s’indigner, d’argumenter, de convaincre des gens qui pensent déjà comme moi et qui luttent eux aussi pour survivre jusqu’au moment d’aller au lit.

Puis il y a eu cette histoire de numéro « censuré » de Guy Nantel et de Mike Ward. Les humoristes outrés sont montés aux barricades pour défendre la liberté d’expression, c’est-à-dire que des gens qui sont sur toutes les ondes, qui essaiment jusque dans les sitcoms et les shows de chaises, dans les émissions d’intérêts publics et même de sport, et au cinéma, sont devenus, en une nuit, les porte-étendards de nos droits fondamentaux, alors qu’en réalité ils ne faisaient que l’expérience du commun des mortels : Tu as droit à ton opinion, Chose, mais personne ne t’écoute.

Je n’ai pas regardé le gala jusqu’au bout. À un moment donné, voir tous ces gens défendre le droit de rire d’un enfant handicapé m’a un peu levé le cœur. Je me demandais comment on pouvait être aussi aveugle par rapport à la place qu’on occupe dans le monde, comment on pouvait oublier si facilement que les arts et la science, tout ce qui relève d’une pensée un tant soit peu complexe et profonde, disparaissent des émissions télé, radio, du cinéma et même des écoles, au fur et à mesure que le divertissement facile, le reportage sur la vie familiale de Céline Dion ou de Louis Morissette, le show de boucane et le festival du one-liner passent en avant-plan. Il faut dire, aussi, que j’avais un peu deviné qui allait gagner l’Olivier de l’année :

C’est l’histoire d’un douche-bag qui fait des centaines de milliers de dollars en défonçant l’ultime tabou social du Québec, comprends-tu?

Ah, oui? Il rit des suiveux qui veulent sauver les riches?

Ben non.

Il se moque des liens entre le pouvoir financier, politique et médiatique?

Haha, pas pantoute.

Il niaise les humoristes qui font les mêmes jokes poches depuis quarante ans, les femmes sont de même, les gars sont de même, pis esti que c’est drôle?

Non, pas du tout.

À quel tabou il s’en prend, alors?

Il rit de ceux qui n’ont pas de temps d’antenne pour se défendre.

Ah, et c’est quoi, la joke?

La joke, c’est que le monde embarque pis est comme Shit, notre libarté d’expression, c’est important, faut que les humoristes aient le droit de rire de toute. #jesuismikeward

Je suis comme dans suivre?

Non, je suis comme dans j’essuie.

Ma blonde était déjà couchée. J’ai essayé d’envisager honnêtement la question. Parmi les commentaires les plus cons que j’avais vus, il y avait celui de François Morency, qui ne disait même pas « humoristes », mais « artistes », pour se désigner, lui et ses semblables. Ce glissement lexical témoignait à mon avis de la confusion propre à la culture de masse, où quelqu’un comme Véronique Cloutier, qui est une excellente animatrice de foule, mais pas exactement une « créatrice de contenu », peut passer pour une artiste. Pourtant, dans le passé, de grands écrivains avaient aussi été des humoristes de premier plan : Rabelais, Molière, Beaumarchais et de nombreux autres avaient écrit des œuvres exigeantes, tout en ébranlant les colonnes du Temple. Mais quel temple ébranle Mike Ward, sinon celui de la dignité humaine? Quel temple ébranle Jean-François Mercier, quand il laisse entendre qu’une femme habillée de telle manière mérite de se faire regarder comme un morceau de viande? Pas celui du fondamentalisme religieux, en tout cas. Alors que Molière riait des nobles qui le payaient, Louis Morissette, Maxim Martin, et même les meilleurs humoristes, Louis-José Houde, Martin Matte, font des farces sur les « petits travers de notre monde » (ça vaut la peine de vivre en démocratie), quand ils ne forcent pas des gens à faire leur coming out ou qu’ils ne se moquent pas carrément de groupes déjà minorisés qui sont à présent défendus… par des grandes compagnies d’assurances! À quand une joke sur les Amérindiennes victimes de viol, Mike Ward? Quel humoriste osera défoncer le grand tabou de la pauvreté, en se moquant de ceux et celles qui ont vu leur emploi chez Bombardier délocalisé au Mexique?

Je suis passé une dernière fois dans la chambre de mon fils, avant de m’avouer vaincu devant la nuit, comme le reste du monde l’était devant le pouvoir économique. En dormant, mon garçon s’était retourné sur lui-même, et ronflait tête-bêche. Je me suis approché de lui; ça sentait le lait suri, la poudre de talc et autre chose encore, à mi-chemin entre le musc et le sucre, et je lui ai expliqué, à mon garçon endormi, pourquoi je n’intervenais pas toujours quand j’étais témoin d’une injustice, pourquoi je restais coi devant le spectacle quotidien de la violence symbolique. Ce n’était pas parce que c’était normal, non; ce n’était pas non plus parce qu’il y avait toujours eu des injustices et qu’il y en aurait toujours. C’était parce que si je devais intervenir chaque fois qu’on faisait preuve de violence devant moi, je passerais ma vie à me battre, et que c’était là mettre le feu à [m]a maison. Après quoi je lui ai caressé la tête, je l’ai embrassé et j’ai quitté sa chambre, en souhaitant qu’il arrive, un jour, à me pardonner.

C’est une fois au lit que ça m’est revenu. Je me sentais agité, je pensais à la chronique que j’aurais pu écrire sur ce sujet et je me demandais pourquoi j’ajouterais d’autres mots à ceux qui avaient déjà été prononcés, écrits, oubliés et ridiculisés dans une blague facile, pourquoi je dirais encore ce qu’il y avait à dire, et alors j’ai pensé à mon collègue Daniel, à ce qu’il avait dit au dernier cinq-à-sept auquel je suis allé. À un moment donné, vers la deuxième bière, on avait tous un peu épuisé nos sujets de conversation, et, pour combler le silence, Daniel a résumé un reportage qu’il avait entendu à la radio. Ça concernait la première génération de femmes qui avait pris la pilule contraceptive, celles qui n’avaient pas les moyens d’avoir d’autres enfants, mais qui restaient quand même attachées à leurs valeurs, qui étaient aussi celles que le pouvoir leur imposait, ça tombait bien. Daniel nous a expliqué que certains prêtres acceptaient de les confesser, c’étaient des prêtres plus ouverts, qui faisaient passer les difficultés personnelles des humaines dont on leur avait confié le soin avant les règles qu’ils devaient défendre. Les médecins le savaient, qui passaient leurs références aux femmes qui, devant le péché qu’elles ne pouvaient pas ne pas commettre, restaient hésitantes. C’était une belle histoire, mais elle n’appelait pas de glose ni de commentaire, alors personne n’a rien dit, et Daniel nous a offert ses excuses, C’était juste une anecdote comme ça, il a dit, je me rends compte que ça ne fait pas très cinq-à-sept. Puis Catherine nous a fait part de ses derniers déboires amoureux, et on a tous bien ri.

Il était passé minuit. J’allais encore me réveiller tout fripé et lutter toute la journée contre le sommeil, et recommencer comme ça le lendemain et le surlendemain, jusqu’à la fin de semaine où je n’aurais pas congé parce que j’aurais accumulé trop de retard, et j’ai pensé à Mike Ward et aux privilégiés qui défendaient la liberté de dire des enfants handicapés qu’ils devraient mourir, et des femmes en jupe qu’elles méritaient de se faire regarder comme des objets, dans des galas subventionnés par des multinationales qui riaient de nous, qui avaient toujours ri de nous et qui continueraient à le faire tant et aussi longtemps que des humoristes feraient des jokes sur les femmes et les handicapées, les fifs et des butchs, les squaws et les nègres, et j’ai aussi pensé à la place de toute production culturelle un tant soit peu exigeante et subversive, et qui est à présent reléguée au passé, aux « tours d’ivoire » du savoir anthologique, à tout ce qui ne passe pas à la télé et qui n’attire pas de clics sur le net, et qui est déconnecté du réel mais qui a pourtant contribué à rendre notre monde meilleur, et j’ai fermé les yeux en me demandant quel prêtre recevrait aujourd’hui notre confession, pardonnez-moi mon père parce que je suis impoli, je méprise les humoristes et encore plus les moutons qui les portent sur leur dos, tout ce monde qui meurt de connerie et qui continue de crier, Encore, encore! Je suis presque toujours en tabarnak mais à quoi bon envoyer chier mes amis facebook, des inconnus, le monde entier? Heille, c’est le fun, l’austérité n’est pas une raison d’être maussade, tout se résout en hashtags funny et en jokes de marde.

                       – Jean-Philippe Martel

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