Peter Doig : entrevue avec l’héritier des maîtres

Cette entrevue réalisée par Marie-Anne Letarte fût publiée dans le numéro 56 de L’INCONVÉNIENT.

« Nulle terre étrangère, rétrospective de Peter Doig au MBAM, convie le public – et l’artiste – à un retour aux sources fascinant. »

    Né en Écosse, Peter Doig a grandi dans l’île caribéenne de Trinidad jusqu’à l’âge de sept ans. Sa famille s’est alors établie au Canada, où Doig passera ses années d’adolescence dans le village de Foster, situé non loin de Montréal, dans les Cantons-de-l’Est. À vingt ans, il part à Londres pour y étudier les beaux-arts, puis revient à Montréal, au milieu des années quatre-vingt, où il travaille comme décorateur scénique à l’opéra. Il retourne ensuite en Angleterre pour y poursuivre ses études à la Chelsea School of Art. En 2002, il s’installe dans l’île de son enfance, où il vit encore aujourd’hui.

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    Peter Doig s’est mérité plusieurs prix prestigieux et a exposé dans les plus grands musées du monde, dont la Tate Britain et le Musée d’art moderne de Paris. « L’un des plus grands peintres vivants », selon les mots de la directrice du MBAM Nathalie Bondil, Doig est aussi très apprécié dans le milieu de l’art et des collectionneurs : son tableau White Canoe a récolté 11,3 millions de dollars lors d’une vente aux enchères en 2007, tandis que The Architect’s Home in the Ravine a été acquis pour la coquette somme de 12 millions en 2013, prix record pour un peintre européen vivant !

 

  Mais on doit surtout à Peter Doig d’avoir ravivé le genre de la peinture alors que celle-ci semblait perdre en importance au sein des courants de l’art contemporain. En mettant de l’avant les éléments classiques de la peinture – la couleur, l’espace et les textures –, Peter Doig crée des scènes où plane un sentiment d’envoûtante étrangeté, où chacun peut entrer et retrouver une part de soi, ce qui fait de lui un peintre universel.

    On peut reconnaître dans ses œuvres des références aux grands maîtres qu’il admire : Monet, Bonnard, Matisse, Gauguin, Munch, Hopper, de même qu’à certains artistes canadiens, tels Tom Thomson du Groupe des Sept ou encore Paterson Ewen. Toutes ces références cohabitent dans l’univers pictural de Doig, où s’entrelacent d’une manière très personnelle histoire de la peinture et histoire biographique. Il en résulte une peinture tout à la fois classique, contemporaine et audacieuce. « Personne ne peut s’en tirer avec une pareille masse de rose ! » commente le conservateur du MBAM, Stéphane Aquin, à propos de la toile August in February.  Celle-ci représente un enfant dans une embarcation rose peinte au lavis, flottant sur une masse d’eau dont les vagues texturées ressemblent à des briques…

    Peter Doig vogue ainsi entre le langage et la pensée ; ses tableaux démontrent une impressionnante maîtrise technique et une étonnante liberté de conception. Il peint avec une pâte tantôt chargée, tantôt diaphane, d’où émergent des espaces symboliques, étranges et familiers. Les sujets de ses toiles constituent le cœur de ses compositions, qu’il élabore presque toujours à partir de photographies et de souvenirs.

    Cinéphile, il a transformé son atelier de Trinidad en cinéclub afin de pouvoir contribuer à la vie culturelle locale. Cette sensibilité au 7e art transparaît dans les compositions et points de vue qu’on retrouve dans plusieurs de ses tableaux, dont certains fusionnent, à la manière de Hitchcock, beauté et tension narrative. Le motif du canot, repris dans plusieurs de ses toiles, lui a été inspiré par une scène célèbre du film d’horreur Friday the 13th

    Si la beauté inspire toutes les dimensions de son œuvre – la palette, la technique et les compositions –, Peter Doig ne verse jamais dans l’exotisme. Les tableaux de Trinidad relatent un quotidien prosaïque : les sujets ne sont pas enjolivés, mais enrichis par la vision de l’artiste. Doig peint ce qu’il éprouve et observe autour de lui, avec une intelligence visuelle évocatrice. Son regard est si contagieux qu’il m’est désormais impossible de contempler les paysages québécois sans y retrouver les neiges colorées de la série de tableaux qu’il a réalisés à Londres et qui dépeignent la vie hivernale endormie des Cantons-de-l’Est.

    À première vue timide, Peter Doig manifeste rapidement une grande force intérieure. Homme doux et humble, il est aussi d’une grande assurance. J’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui par une journée enneigée de janvier au Musée des beaux-arts de Montréal.

ENTREVUE avec peter doig

Vous avez affirmé dans une entrevue que vous pouvez travailler très longtemps sur un même tableau, jusqu’à cinq ans. Pourquoi aussi longtemps ? Est-il difficile pour vous de laisser aller vos toiles ou bien êtes-vous un perfectionniste ?

Je pense que je suis un genre de perfectionniste, mais je ne pense pas que mes toiles ressemblent à celles d’un perfectionniste. Je trouve aussi qu’il est difficile de venir à bout d’une toile… je reste bloqué, alors je passe à une autre. Donc ce n’est pas comme si je passais cinq ans à travailler sur le même tableau, je passe plutôt cinq ans à le regarder (rires) ! Je pense que regarder ses toiles dans le studio est presque aussi important que de les peindre. Vous savez, assimiler ce qu’on vient de peindre, puis se demander quel sera le prochain coup de pinceau. Parfois le prochain coup de pinceau prend un an ou deux. Mais bon, si le processus peut s’étaler sur cinq ans pour certains tableaux, en réalité ils n’ont peut-être demandé que cinq semaines de travail. Et puis, à un moment donné, il faut que les tableaux quittent le studio. Vous devez sentir qu’ils sont prêts à partir et… cela prend du temps.

Vous devez vous sentir prêt vous-même…

Oui, exactement. Mon regard face à mon propre travail se modifie tout au long de cette période. Parfois, je vais laisser aller un tableau qui, avant, m’aurait semblé inachevé, parce que je perçois maintenant les possibilités que recèle cette ouverture, alors que je ne la voyais pas auparavant.

Vous avez affirmé, à propos de votre processus créateur, que vous aimez vous surprendre lorsque vous peignez. Qu’est-ce qui peut surprendre Peter Doig ?

Oh, mon dieu… Comment dire…

Vous souvenez-vous de quelque chose qui vous a surpris quand vous avez peint un des tableaux de cette exposition ?

Je pense que je me suis surpris en peignant le tableau House of Pictures (Carrera), 2004. Avec l’élément de la bouteille. Je n’y avais pas du tout pensé et je voulais introduire un élément qui pourrait suggérer que quelque chose venait de se produire. Trinidad est… Il règne là-bas comme une sorte de tristesse, en ce sens qu’il y a beaucoup de désordres, beaucoup de meurtres, il y a beaucoup… Je voulais suggérer une certaine forme de violence, un incident… Alors plutôt que de peindre une flaque de sang, ou quelque chose du genre, j’ai pensé à une bouteille brisée. Trinidad n’a pas l’air d’être un endroit violent, mais vous lisez le journal le matin et vous apprenez que quatre personnes ont été tuées la veille, et puis deux personnes, et cela se produit entre gangs, vous savez ce qu’est la culture des gangs, ce genre de chose, alors voilà un exemple de ce que j’appellerais une surprise. Je me suis mis à reproduire une bouteille posée debout, mais pendant que je la peignais elle est tombée par terre, alors j’ai dû recommencer et c’est pour cela qu’il y a une bouteille brisée sur ce tableau (rires).

En tant que peintre, que voyez-vous lorsque vous regardez les paysages des Cantons-de-l’Est où vous avez grandi ? Est-ce qu’ils recèlent pour vous un sens particulier ?

Je pense que mes tableaux évoquent beaucoup de choses qui m’ont marqué enfant. Je pense à des tableaux que j’ai peints avant ceux de cette exposition. Vous savez, des choses comme les asclépiades, les asclépiades séchées qui en hiver sortent de la neige comme des tiges… Je pense à des éléments qui renvoient à ce moment où tout est mort avant de renaître, à ce genre de couleurs, cette sorte de… simplement les choses qui poussent (rires) ! La rapidité avec laquelle tout pousse au printemps. Vous savez, la densité de la neige, la neige qui étouffe le son, la manière dont elle l’annule en quelque sorte, crée une sorte de sensation d’insularité, tout cela, oui, a influencé ma peinture.

Même aujourd’hui ?

Je ne peins plus ce type de paysage, ce sont plutôt des scènes de Trinidad qui influencent maintenant ma peinture. Mais quand je peignais ce sujet, oui, c’était le cas.

Vous peignez souvent à partir de photos ou de souvenirs. Pensez-vous un jour faire des tableaux à partir de vos souvenirs londoniens ?

J’ai essayé, j’ai fait des tableaux de Londres. Par contre, ce n’était pas facile, Londres est un endroit si urbain, je n’ai pas encore perçu les fentes par où je pourrais y entrer. J’associe la ville de Londres à des gens et à une architecture rigide. Mais je considère qu’il y a de grands peintres londoniens : Whistler, Frank Auerbach, Leon Kossoff…

Et la campagne anglaise ? Vous n’aimeriez pas peindre la campagne anglaise ?

La campagne ? Je ne la connais pas. Je n’ai aucune expérience de la campagne anglaise, alors je ne suis pas réellement intéressé à la peindre, contrairement à la campagne canadienne ou trinidadienne.

Vous possédez trois studios : un à Londres, un à Trinidad et un autre à New York. Vos studios sont-ils des lieux privés ou laissez-vous les gens y entrer ?

Je dirais que mes studios sont des lieux très privés. Évidemment, je permets aux membres de ma famille et à mes amis d’y entrer (rires) ! Mais ce ne sont pas des lieux de socialisation. Quoique, ayant dit cela, j’ai hébergé un cinéclub dans mon studio de Trinidad durant huit ans les jeudis soirs, mais c’était différent. En un sens, c’était parce que je venais d’arriver à Trinidad, j’étais avec un ami et nous voulions créer un lieu de rencontre pour les artistes et les gens qui aiment l’art.

Ce qui est impressionnant dans vos tableaux, c’est
que vous avez réussi à rattacher la peinture contemporaine aux peintres figuratifs du 19e siècle et aux maîtres modernes du 20e. Était-ce quelque chose que vous vouliez
réaliser ?

Ce n’était pas vraiment quelque chose que je cherchais à faire. Je pense simplement que… ce sont ces tableaux-là que je regardais, qui m’inspiraient, je n’ai jamais cherché consciemment à faire ce lien. Mais tout cela, comme peintre, c’étaient mes influences. Au 20e, au 21e siècles, vous êtes nécessairement un artiste contemporain, peu importe ce que vous essayez de faire… Je considère la fin du 19e siècle et le début du 20e comme la période la plus excitante dans l’histoire de la peinture, car c’est à ce moment-là qu’ont eu lieu la rupture avec le studio, la rupture avec l’église, les sujets se sont diversifiés, la photographie est apparue, un grand nombre de choses se sont passées durant cette courte période. Et je pense qu’à cause de cela, les mouvements picturaux se sont succédés très rapidement au 20e siècle. Nous sommes maintenant arrivés à un moment où nous pouvons faire une pause, ralentir et réfléchir à tout ce qui a été fait, et s’en servir comme héritage.

Vers où se dirige la peinture, selon vous ? Et vous-même dans tout ça ?

Je l’ignore… À un moment donné, j’ai pensé que je me mettrais à peindre des choses beaucoup, beaucoup plus abstraites (rires) quoique je ne sais pas si je voudrai ou pourrai jamais être un peintre purement abstrait. Vous savez, je souhaite simplement que la peinture suive son chemin à travers l’acte de peindre et non par le fait d’une décision réfléchie.   /

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