Entretien de Mathieu Bélisle avec ÉRIC DUPONT

Qu’est-ce qui vous a amené vers l’écriture, et l’écriture du roman en particulier? Quelles circonstances, quelles influences ont agi sur vous? Et puis : avez-vous eu dès le début, c’est-à-dire dès le premier livre, que la carrière d’écrivain s’ouvrait devant vous ou cette conviction s’est-elle établie peu à peu?

La lecture a toujours été importante dans ma famille, en particulier pour ma grand-mère paternelle et pour mon père. Je pense qu’ils ont été très importants au tout début. La deuxième femme de mon père a aussi exercé une influence importante. Cette dernière, convaincue que la consommation de télévision mène à la paupérisation de l’esprit de l’enfant, nous aiguillait vers les bibliothèques et contrôlait nos heures d’écoute. De toute façon, nous ne captions que deux chaînes et demie là où nous vivions, dont Télé-Métropole que nous n’avions presque jamais le droit de regarder parce que jugée indigne de notre intellect. Quand nous étions enfants, mon père nous faisait écrire nos rêves et commenter par des poèmes des évènements de l’actualité. Je me souviens avoir composé des rimes pour commenter la désintégration dans l’atmosphère du satellite américain Skylab à l’été 1979. Ces gens m’avaient fait débarquer sur le continent de lecture que j’ai exploré avec plusieurs guides, notamment mes profs d’université qui me faisaient lire des auteurs qui m’ont marqué : André Pieyre de Mandiarges, René Despestre, Christoph Hein, Christa Wolf, etc. Ce que j’arrive moins à vous expliquer, c’est la raison pour laquelle je ressens l’envie de raconter des histoires en écrivant. Je pense qu’en tant que grand lecteur, je considère l’écrit et la fiction comme mode de communication au-dessus des autres, peut-être parce qu’il permet d’imaginer tous les mondes possibles. Plus tard, je me suis d’ailleurs beaucoup intéressé aux auteurs qui créent des mondes parallèles dans la fiction. Par-là, je n’entends pas la science-fiction qui ne m’a jamais vraiment intéressée parce que souvent trop désincarnée, mais les mondes que nous offrent Italo Calvino et Julio Cortázar, par exemple, parce qu’ils partent du réel. Finalement, il y a la tentation de ce que les Français appellent le storytelling.

Y a-t-il une quête, un but, un idéal qui animent votre écriture? Autrement dit : quelque chose qui non seulement définit l’écriture d’un livre en particulier, celui, par exemple, que vous êtes en train d’écrire, mais quelque chose de plus grand, ou alors de souterrain, qui vous apparaît comme le « grand » but ou l’obsession qui anime votre travail? Je pose cette question en songeant à l’ambition, déjà présente dans vos premiers livres, mais devenue encore plus manifeste dans La Fiancée américaine, de faire un « grand livre », d’écrire, peut-être, ce « grand roman réaliste québécois » que la critique appelle de ses voeux depuis longtemps (pensons à Gilles Marcotte, par exemple, qui a toujours déploré que Balzac et Stendhal ne servent pas de modèles aux écrivains québécois). Je songe, encore une fois à partir de l’exemple de La Fiancée américaine, à cette volonté manifeste d’occuper par vos romans le plus de territoire (Montréal et la campagne, le Québec, le Canada, les États-Unis, l’Europe) et d’explorer la « grande » histoire, celle d’ici et d’ailleurs, d’en prendre possession par l’écriture.

La multiplicité des lieux dans La Fiancée américaine est moins le résultat d’une volonté manifeste d’occuper le monde entier que le reflet de ma vie nomade. Plutôt que de parler de « volonté », je dirais « destinée manifeste », quelque chose qui ressemble à cette force qui justifie l’impérialisme américain, mais qui pour l’écrivain consiste à occuper le monde par son écriture. C’est peut-être le seul destin digne des fils déchus de race surhumaine dont parlait Alfred DesRochers. Enfant, je rêvais d’habiter ma collection de timbres ou les albums de Tintin, surtout la Syldavie. Je voulais un monde plus grand, plus scintillant que les petites villes que j’habitais. Depuis l’âge de 16 ans, j’erre de l’Allemagne à Toronto en passant par Rome. Mon Europe à moi, ce sont les marchés de Noël de Salzbourg et les S-Bahn de Berlin, la musique pop autrichienne et l’odeur du Leberkäse fumant vendu entre deux bouts de pain à 9 schillings chez le boucher. Mes références ne sont pas meilleures, elles sont tout simplement différentes et exotiques. On écrit souvent pour raconter ce qu’on a vu, pour en faire la chronique à ceux qui n’ont pas voyagé. Quand je parle de Toronto dans La Fiancée américaine, c’est parce que j’ai quelque chose à dire sur cette ville où j’ai vécu quand même dix ans. Dany Laferrière disait dans une entrevue : « Il faut que le Québec sorte de lui-même. » Je pense qu’il a un peu raison. Je renchérirais en disant qu’il faut que le Québec libère sa littérature de la gangue du réalisme, de la psychologie et du mimétisme, mais ce sont là des préoccupations esthétiques personnelles. Je n’avais pas l’impression, en écrivant La Fiancée américaine, d’écrire un « grand » roman. Je présentais le destin de personnages mortels pris dans un monde trop grand et parfois trop cruel pour eux. Les personnages principaux du roman ont tous subi un déménagement, une déportation ou un voyage non voulu. Ils errent dans le monde, à peine rattachés à un passé dont ils ont souvent, comme dans le cas de Gabriel et Michel, une connaissance imparfaite.

Je remarque dans l’écriture de vos romans une certaine évolution, dans le ton aussi bien que dans le traitement de votre « matière ». Ce qui frappe dans les premiers romans, c’est la verve et l’humour, l’aisance et la légèreté avec laquelle vous passez d’un sujet à l’autre, d’un personnage ou d’une scène à une autre, comme si le fait de raconter relevait du jeu. Vous ne vous appesantissez jamais, ce qui est une qualité rare, beaucoup plus difficile à atteindre qu’on pourrait le penser. Dans La Fiancée américaine, qui est à l’évidence votre oeuvre la plus ambitieuse, on trouve certes la même aisance, la même faconde, et de l’humour, bien entendu, mais on sent en même temps que le ton est devenu plus sérieux, que l’exploration psychologique et sociale, par exemple, verse moins volontiers dans la satire. Reconnaissez-vous cette évolution?

Oui, certainement. On pense souvent à tort que la légèreté est l’antonyme de la profondeur. Je ne suis pas de cet avis. Les Sud-américains dont je m’inspire non plus. Si La Fiancée américaine verse moins dans la satire, c’est que le sujet s’y prête moins. Si le ton y est parfois moins drôle, c’est parce qu’il faut, je pense, aborder certains sujets avec respect. J’avais une grande préoccupation en écrivant le livre : rester fidèle à mon écriture tout en faisant la chronique d’évènements tragiques de l’histoire allemande. Je ne suis pas encore arrivé à détacher mon écriture du regard que je porte sur le monde. C’est-à-dire que je ne suis pas parvenu à sortir entièrement de ma subjectivité. Je ne suis même pas certains d’ailleurs que l’écrivain doive le faire. C’est un jeu auquel il peut s’astreindre, peut-être un exercice à faire dans le cadre d’un cours de création littéraire, mais je ne suis pas sûr que le résultat soit d’une utilité quelconque pour la littérature. Par exemple, si on demandait à Céline Dion d’imiter Cœur de Pirate, tout ce qu’on obtiendrait, ce serait toujours une imitation, une construction plus ou moins bien faite, mais rien qui ne fasse avancer la chanson. Je pense donc que je vais rester fidèle à ma légèreté et à ce que vous appelez ma « faconde ». Je pense que je gagnerai en authenticité en restant fidèle à l’image que j’ai un jour rêvée pour moi-même.

En lisant vos romans, j’ai souvent pensé à ces romanciers qui sont aussi de grands conteurs, à Michel Tremblay par exemple avec qui vous partagez un même intérêt pour la représentation d’une vie familiale gouailleuse, et parfois même carnavalesque, un même goût pour l’exploration des destins (entre autres des destins féminins); le ton et la faconde de Bestiaire, le plus autobiographique de vos livres, m’ont rappelé ceux d’Un ange cornu avec des ailes de tôle. Je pense aussi à Antonine Maillet, aussi bien celle des grands romans réalistes que celle des histoires drôles, où elle met en valeur son « coin de pays ». Voyez-vous entre votre oeuvre et la leur un lien de parenté? Quels sont vos modèles – ou alors quelles oeuvres, quel auteurs suscite le plus votre admiration?

Je suis tout à fait flatté de trouver dans votre question le nom d’Antonine Maillet. « Pélagie-la-charrette » est un roman que j’ai lu en pleurant deux fois. D’abord sur le destin des personnages perdus dans une Amérique trop grande pour eux, ensuite parce que le livre était fini. J’ai une amie qui a fait une dépression nerveuse après avoir fini de lire « Cent ans de solitude » parce qu’elle voyait disparaître en tournant la dernière page son bonheur de lecture quotidien. J’ai eu une expérience semblable avec Antonine Maillet. Les « Chroniques du Plateau Mont-Royal » de Tremblay m’ont aussi longtemps habité. Je me réclame évidemment de ces deux auteurs. Mais il y en a un troisième, John Irving, dont j’admire le travail et surtout, les méthodes de travail. Quand John Irving veut créer un personnage qui est assistant-chef cuisinier, il se fait tout bonnement engager dans un restaurant français de Toronto pendant six mois. Quand il a voulu mettre en scène des tatoueurs dans le port de Copenhague, il y est allé pour les rencontrer. Il a appris les rudiments du tatouage. Comme lui, je veux partir du réel et des histoires que les gens m’ont racontées. Comme lui, je veux connaître les lieux dont je parle. Contrairement à lui, je ne veux pas me laisser enchaîner par le réel et m’empêcher d’explorer toutes les possibilités qu’ouvre le réalisme magique. Je voyage donc beaucoup. Le zèbre dans La Fiancée américaine, je l’ai trouvé à Kaliningrad, ville russe construite sur les ruines fumantes de Königsberg. La photo de ce zèbre libéré par les bombardements est au musée de Kaliningrad. Quand je décris les vieilles Allemandes du quartier Lichtenberg à Berlin, c’est parce que je les ai connues et fréquentées. Je n’ai rien contre l’appellation « néo-conteur du terroir », mais je dois rester fidèle à ma vie et à mon expérience du réel qui est marquée par le voyage et la rencontre de l’autre. Il y a cette figure qui revient dans La logeuse et dans La Fiancée américaine, celle de la jeune femme qui quitte son patelin pour la ville pour ne plus revenir. Mes livres sont remplis de personnages principaux et secondaires en mouvance, dérivant vers des ports qu’ils n’ont pas choisis. Ce voyage doit être comparé au périple permanent et involontaire de l’humanité sur une planète dont personne ne contrôle l’orbite. Pour revenir à l’organisation narrative de mes livres, plus particulièrement celle de La Fiancée américaine, je tenais à écrire un livre qui soit porté par l’envie de savoir ce qui arrive à ces personnages imparfaits, c’est-à-dire un livre qu’on puisse lire pour la jouissance de la lecture, mais qui se prête aussi aux lectures plus pointues.

Dans La Fiancée américaine, le curé de Rivière-du-Loup s’exprime en ces mots à un jeune peintre qui veut planter le décor d’une scène de crucifixion sur le bord du fleuve Saint-Laurent : « Vous voyez, nous ne sommes pas habitués à ce que des choses terribles se produisent ici. Le Canada est un pays béni. Le malheur, c’est pour l’Allemagne, la Pologne, le Moyen Orient, les endroits sableux. Les gens de Rivière-du-Loup ont vraiment l’impression de vivre dans le pays que Dieu a choisi pour ses enfants. » Sur le plan de la « qualité de vie », si vous me permettez l’expression, votre curé a raison : c’est une chance pour le Québec de se trouver bien à l’abri de l’Histoire, loin des horreurs, des souffrances et des « grandes » décisions. Mais pour la littérature – et l’art en général – cela pose souvent un problème. Que peut-on raconter dans un pays où il ne passe pour ainsi dire jamais rien? Votre oeuvre se mesure à cette difficulté, à laquelle elle semble d’ailleurs chercher à répondre. On peut dire que vous « habitez » par vos romans l’histoire québécoise, celle du dernier siècle en particulier, et que vous l’intégrez à la « grande » histoire, à celle des pays où il se passe des « choses terribles » : je songe à l’Angleterre renaissante (dans Bestiaire), à l’histoire de la mouvance communiste (dans La Logeuse). Vous explorez aussi l’histoire contemporaine des États-Unis et le passé nazi de l’Allemagne (dans La Fiancée américaine). Quelle est pour vous l’importance de ce dialogue avec le passé? Et qu’est-ce que la littérature peut apporter à la compréhension de l’Histoire?

C’est vrai qu’il ne se passe rien de très intéressant au Québec, mais il ne se passe rien d’intéressant en Suède non plus. Pourtant, certains de leurs auteurs trouvent un public international. Je pense que c’est souvent une question de mise en marché. J’ai parfois l’impression  que les auteurs québécois se sentent coupables d’écrire à propos de personnages et d’évènements qui se sont produits ailleurs. C’est un peu comme si nous avions décidé que le monde ne nous appartenait pas ou que nous ne sommes pas à la hauteur pour en parler. On ne pose pas les mêmes questions aux auteurs français qui, à travers leurs fictions, vont vous expliquer le Brésil, le Japon ou la cour royale espagnole. Il va de soi que le monde leur appartient. Même chose pour les auteurs américains. Depuis toujours, ce sont les Européens et les États-Uniens qui nous expliquent le monde. Pourquoi le regard que Rufin porte sur le Brésil serait-il plus juste ou plus intéressant que le nôtre? Pour cela, évidemment, il faut que les jeunes québécois sortent de leur terroir et qu’ils comprennent que le monde ne se limite pas à la dichotomie anglais-français. Il y a un comportement linguistique qui en dit long sur la place que les Québécois se donnent dans le monde. Quand ils essaient de prononcer des mots allemands, ils le font la plupart du temps avec un accent anglais. Ils prononcent « Hitler », « Heidelberg » et « Augsburg » comme un anglophone. Ils ne font pas la même chose avec les mots espagnols ou italiens. Il y a pourtant une manière française de prononcer ces mots sans se tromper. C’est comme si, ce faisant, ils avouaient que leur langage ne suffit pas à décrire le monde. Trop de Québécois ont encore peur de voyager, d’aller vivre dans un pays étranger pendant quelques mois. Au pire, ils n’en voient même pas l’intérêt. Ce que je faisais dire au curé de Rivière-du-Loup, c’est un peu ce constat de peur d’un monde extérieur déchiré par des conflits sanglants dont on se prémunit en restant chez soi, bien tranquille. Je pense que la chanson « L’Ostendaise » de Jacques Brel rend bien ce que je veux dire : « Il y a deux sortes de gens. Il y a les vivants, et ceux qui sont en mer. » Il est vrai aussi que ce passage de La Fiancée américaine se veut une mise en abyme de mes intentions d’écrivains. Je pense qu’on peut très bien représenter la crucifixion devant le rocher Percé. Rien n’empêcherait non plus, selon moi, que la Vierge apparaisse aux pêcheurs d’éperlans dans le trou dudit rocher. Sans vouloir lui dicter sa conduite, elle pourrait révéler à chacun d’eux un secret important qu’il ne révèlerait que sur son lit de mort. Après les secrets de Fatima, nous aurions ceux de Percé. Mais me voilà encore parti…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réponse à “Entretien de Mathieu Bélisle avec ÉRIC DUPONT

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