Les clowns n’entendent plus à rire

Tout le monde sait – au point que c’en est devenu un cliché – que la France va mal. L’extrême droite a fait une percée historique aux dernières élections, le président Hollande bat des records d’impopularité (13% d’approbation selon les derniers sondages) depuis qu’il a perdu le contrôle sur ses maîtresses et – accessoirement – sur ses politiques, Sarkozy menace de revenir à l’Élysée, le chômage et le sentiment anti-européen atteignent des sommets, les syndiqués, les sans papiers, les partisans du mariage « normal » et leur détracteurs manifestent, la ministre de la culture – l’ineffable Fleur Pellerin – ne connaît pas Patrick Modiano, et j’en passe. Et si on pouvait jusqu’à il n’y a pas longtemps encore, au pays de Molière et Coluche, compter sur le sens de l’humour des Français pour combattre la morosité ambiante, il semble bien que ce dernier rempart de la civilisation soit en train de céder. En effet, les comiques eux-mêmes sont atteints par la déprime généralisée. Le premier cas est apparu il y a quelques années déjà, je veux parler de Dieudonné, dont le délire facho-paraonoïaque a révélé un homme désormais incapable de rire et de faire rire, sinon – comme le célèbre Gwynplaine de Victor Hugo – de rire et faire rire de force et par une sorte de « gaieté perverse », pour reprendre la belle formule de Maxime Prévost. Privé de sa légèreté habituelle, le fameux rictus de Dieudonné (lèvres retroussées, canines sorties, yeux plissés) donne aujourd’hui l’impression que l’homme s’est transformé en une sorte de ricaneur sadique.

Or il se trouve que Dieudonné n’est plus le seul comique français à avoir perdu le sens de l’humour. Des manchettes récentes indiquent en effet que les clowns, ces légendaires amis des malades et des enfants, ont décidé de virer capot. Finies les tartes à la crème, les seaux d’eau sur la tête et les tours d’unicycle sous les chapiteaux. Les clowns français ont décidé de se constituer en commandos et de semer la terreur dans tout le pays. Les cas d’agression se multiplient à un rythme étonnant. Dans la banlieue parisienne, deux adolescents maquillés ont attaqué une passante à l’aide de fausses haches. À la gare de Melun, une douzaine de jeunes hommes déguisés en clowns s’en sont pris à des voyageurs à qui ils ont volé des téléphones portables. À Metz, on soupçonne un clown d’être mêlé à une histoire d’homicide. Dans le Nord, à Douvrin, un homme déguisé en clown a écopé de six mois de prison après avoir assailli des citoyens en brandissant une arme factice. Dans la Lorraine, deux jeunes automobilistes ont croisé sur une route secondaire un clown qui pointait vers les passants une scie mécanique en marche. Dans le Sud, quatorze jeunes clowns, munis de couteaux et de pistolets (bien réels, ceux-là), ont été tenus en garde à vue après qu’ils eurent semé la panique parmi les étudiants d’un lycée. À Montpellier, un autre clown a écopé d’une peine de prison après avoir frappé un passant avec une barre de fer. Le phénomène est assez sérieux pour que la police française lance une campagne de sensibilisation dont le slogan est sans équivoque : « Si je croise un clown, je fais le 17 » (l’équivalent du 911). Des milices populaires se constituent (via les réseaux sociaux – voir la communauté Facebook « Les chasseurs de clowns », à laquelle je me suis évidemment empressé de souscrire) afin d’organiser la riposte. Et les syndicats des « vrais » clowns, ceux qui ont choisi de demeurer au service de l’Empire du Bien, protestent contre cette mauvaise publicité et les persécutions dont ils sont maintenant victimes.

Pour moi, la cause de cette violence clownesque est entendue : à l’évidence, la campagne de terreur est orchestrée par une organisation secrète d’origine étrangère dirigée par nul autre que le Joker, ennemi juré de Batman, qui cherche par tous les moyens à affaiblir la France. C’est pourquoi je réclame la suspension provisoire des libertés civiles afin que tous les clowns français et leurs sympathisants (ceux qui les hébergent, ceux qui possèdent un costume ou seulement un nez : on n’est jamais trop prudent) soient arrêtés sur-le-champ et soumis à des interrogatoires qui pourront, le cas échéant, inclure le recours à des séances publiques de torture. Ce sera l’occasion de rétablir la belle et noble tradition du Grand Guignol, de renouer avec la bastonnade, la canonnade et les coups de pied au cul. Si la menace persiste, je n’exclus pas de réclamer la déportation et même – comme le suggérait il y a quelques années une admirable publicité de Sloche des dépanneurs Couche-tard – le broyage mécanique des clowns afin de les transformer en une délicieuse barbotine sucrée qui fera le bonheur des enfants du monde entier.

– Mathieu Bélisle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s